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Le Deuxième Souffle

La critique d'Excessif

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deuxieme_souffle_fr L'HISTOIRE : 1958. Gu, célèbre et dangereux gangster condamné à vie, s'évade de prison. Traqué par la police, il veut s'enfuir à l'étranger avec Manouche, la femme qu'il aime. Ayant besoin d'argent, il accepte de participer à un dernier hold-up. Grâce à lui, le coup est une réussite. Mais, victime d'une machination montée par la police, Gu passe pour un donneur et un traître aux yeux de ses complices. Pour laver son honneur, Gu prendra tous les risques...
Le titre claque comme une madeleine de Proust pour cinéphile. Le deuxième souffle figure en effet au panthéon du septième art comme un classique du film policier français réalisé par Jean-Pierre Melville en 1966 d’après un roman de José Giovanni publié huit ans plus tôt et célébré en ces termes par Jean Cocteau en personne : « L’intrigue, la langue, la noblesse, tout est remarquable. » Ce qu’on sait moins, c’est que l’écrivain, devenu scénariste pour Claude Sautet (Classe tous risques) et Robert Enrico (Les grandes gueules), puis passé lui-même à la mise en scène la même année avec La loi du survivant, n’a jamais pardonné à Melville de l’avoir trahi et qu’il a longtemps ruminé sa vengeance. On a d’ailleurs un aperçu saisissant de la profondeur de leur différend dans une interview qui figure en bonus du DVD du Cercle rouge édité par Studio Canal où le romancier déboulonne la statue du commandeur. C’est finalement Alain Corneau, soutenu par l’écrivain jusqu’à sa disparition, en 2004, qui se charge aujourd’hui de rendre à Giovanni ce qui lui appartient en puisant dans son texte même ce que Melville avait éliminé de son adaptation, en l’occurrence essentiellement l’histoire d’amour du personnage principal, le prisonnier évadé Gu Menda (Daniel Auteuil qui succède à Lino Ventura), avec la patronne de boîte de nuit Manouche (Monica Bellucci, nettement plus glamour que Christine Fabrega).

LE DEUXIEME SOUFFLE
Un film d’Alain Corneau
Avec Daniel Auteuil, Monica Bellucci, Michel Blanc, Jacques Dutronc, Gilbert Melki, Eric Cantona, Daniel Duval
Date de sortie : 24 octobre 2007


Le deuxième souffle renoue avec la grande tradition du cinéma policier français auquel il rend un hommage appuyé, autant par le fond que par la forme. En l’occurrence, Alain Corneau est un spécialiste du genre qui possède à son actif des films noirs aussi différents que Police Python 357, Série noire, Le choix des armes et Le cousin, mais qui a choisi cette fois de réaliser un film d’époque, avec tout ce que cet exercice de style suppose de nostalgie et d’esthétisme. Il sert d’abord une histoire d’hommes d’autant plus solide qu’elle repose sur une galerie de personnages particulièrement fouillés. Le scénario, écrit par Corneau, mais dialogué avec Giovanni, imbrique dès lors deux antagonismes frontaux et corrélatifs. D’abord celui qui oppose le caïd sur le retour qu’incarne Gu Menda -un bandit d’honneur qui ne supporte pas l’idée qu’on puisse lui imputer des coups fourrés et décide de séparer le bon grain de l’ivraie- à un Milieu interlope où certains bandits adoptent des méthodes de voyous, à l’instar de Jo Ricci (Gilbert Melki) dont le frère Venture (Daniel Duval) appartient à l’ancienne école.


Dans un effet miroir saisissant, les forces de l’ordre se retrouvent également en proie à une confusion totale des valeurs : face aux méthodes traditionnelles utilisées par le commissaire Blot (Michel Blanc), un fonctionnaire cynique mais efficace, son confrère Fardiano (Philippe Nahon) use de pratiques moins orthodoxes calquées sur celles de la Gestapo voire de l’armée française en Algérie. Dans ce contexte troublé, la confrontation du Bien et du Mal échappe ainsi aux lois du manichéisme. C’est là le message principal de ce polar beaucoup plus subtil qu’il n’y paraît dans sa description d’une pègre en train de basculer vers l’immoralité absolue. Le film se déroule en effet au début de la Cinquième République et ce n’est pas un hasard. Le plan final sur une rue souligne cette évolution accélérée des esprits.


Le deuxième souffle s’articule autour du personnage campé par Daniel Auteuil. Ni Giovanni ni Corneau ne cherchent toutefois à le sacraliser. C’est un gangster qui refuse de rendre les armes, mais ne supporte pas ceux qui gâchent le métier. Il est parfaitement conscient de ce qui l’attend, mais il préfère mourir debout que vivre à genoux, selon le mot célèbre prononcé par Harry Baur avant d’être exécuté par les Allemands. La structure même du film est celle d’une tragédie à l’issue inéluctable, sans qu’à aucun moment on ne croie à un bonheur possible pour ce Gu Menda qui n’est en fait en quête que de rédemption. Dès lors, le réalisme devient accessoire. Prisonnier en cavale, lorsqu’il est interpellé par la police, il est questionné et même torturé, mais personne ne semble s’aviser du fait qu’il est d’abord… évadé et qu’en tant que tel il devrait retourner en prison. Qu’importe, ici la légalité est outrepassée, même par ceux qui sont là pour la faire respecter, et le héros accomplit d’abord un destin. Et puis, cet homme est de la race des seigneurs et, en tant que tel, il impose autant le respect à ceux de son bord qu’à ses ennemis, son seul problème étant de distinguer les uns des autres.


Sur le plan formel, Alain Corneau a choisi de tourner un film en couleurs et en studio. Il en respecte donc les codes et dispose pour cela d’une équipe de choc qui mêle des techniciens qui lui sont familiers, comme le chef opérateur Yves Angelo (par ailleurs réalisateur des Âmes grises et lauréat de trois César dont deux avec Corneau) et la costumière Corinne Jorry (déjà couronnée pour sa contribution à Tous les matins du monde) et des nouveaux venus dans son univers, tels que le décorateur Thierry Flamand et le compositeur Bruno Coulais, les uns et les autres postulant d’ores et déjà à de nouvelles nominations aux César, tant leur contribution est valorisée. La mise en scène elle-même revendique en effet un classicisme délibéré qui frise parfois le hiératisme, notamment au cours de la séquence d’ouverture, avant que le vernis craque et que le film trouve son rythme.

Comme il se doit, cette règle est toutefois confirmée par une exception notoire : l’usage du ralenti au cours de certaines scènes d’action qui fonctionne efficacement pour la séquence de |’évasion, mais nettement moins bien au cours de la fusillade finale, laquelle semble ainsi dilatée à l’extrême. À travers cet anachronisme assumé, Corneau a le mérite de s’emparer de son sujet en mêlant l’enthousiasme du cinéphile et le professionnalisme du cinéaste, deux vertus rarement conjuguées. Il y a au fond une cohérence logique à rendre hommage à travers ces ralentis au cinéma asiatique, et notamment à John Woo, lorsqu’on sait combien le réalisateur hong-kongais a pour sa part été nourri par l’œuvre de Jean-Pierre Melville.


En somme, la boucle est bouclée. Le deuxième souffle possède tous les atouts pour être un succès populaire, ce qui est après tout sa vocation première et rendrait justice post mortem au souhait de José Giovanni, romancier et cinéaste populaires par excellence.

Jean-Philippe Guerand



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