Dénombrer les versions cinéma du Fantôme de l'Opéra, classique littéraire signé Gaston Leroux, tient de la gageur tant elles s'avèrent nombreuses, de celui de Dario Argento (1998) aux versions de avec Robert Englund (freddy), ou de Arthur Lubin (1943). Sans compter les nombreux dérivés dont l'incontournable Phantom of the Paradise de Brian De Palma.
Cette cuvée 2004 se base cette fois-ci sur la comédie musicale composée et dirigée par Andrew Lloyd Webber, véritable phénomène à travers le monde depuis 1986. Après de multiples péripéties, le casting ayant connu de nombreux changements (Travolta et Banderas sur les rangs pour le rôle du Fantôme, Gérard Butler étant imposé en dernière minute par le studio), c'est finalement Joel Schumacher, réalisateur inégal et controversé, voire souvent hué, qui en prend les commandes. Batman et Robin, 8MM, Chute Libre, Phone Game, L'expérience Interdite... une filmographie en dents de scie qui laissait le suspense total quant au résultat ici.
Et le résultat dépasse... nos pires craintes.
LE FANTOME DE L'OPERAUn film de Joel Schumacher
Avec Gérard Butler, Emmy Rossum, Patrick Wilson, Miranda Richardson, Minnie Driver, Ciaran Hinds, Simon Callow
Durée : 2h20
Sortie : 12 Janvier 2005Lorsque Mr Raoul et Mr Andre reprennent la direction de l'Opéra de Paris, il ne se doute pas qu'un "fantôme" hante les lieux, se considérant chez lui, et imposant sa volonté artistique en ces lieux. Fatigué d'entendre une diva italienne chantant comme une casserole détruire ses oeuvres, il fait tout pour que la jeune Christine Daaé, sa protégé à qui il apprend à chanter depuis des années, la remplace. Mais c'est sans compter l'arrivée de Raoul, ancien camarade d'enfance de Christine et dont elle va tomber amoureuse. Ce qui ne sera pas du goût du mystérieux fantôme, dissimulé à moitié derrière un masque de cire, et prêt à entendre sa voix et sa colère.
Comment le génial compositeur (et ici producteur et scénariste) Andrew Lloyd Webber a-t-il pu permettre un saccage pareil de sa pièce musicale culte au point que ses fans seront désormais contraints d’essayer d’argumenter auprès des futurs détracteurs que
Le Fantôme de l’Opéra reste une œuvre magistrale ?
Comment, après avoir vu sur la scène du Majestic Theatre, la merveilleuse mise en scène de Harold Prince, sublimée par des décors somptueux de Maria Björnson et maintes et maintes fois incarnée par des vedettes de la comédie musicale au sens noble du terme, peut-on parvenir à tenir des propos positifs suite à la vision de cette catastrophe qu’est l’adaptation au cinéma par le "boucher" qui tua Batman ?
Comment peut-on avoir autant de mauvais goût en matière de direction artistique pour reléguer l'antre du
Fantôme et lui-même dans des confins dignes d'une attraction des
Pirates des Caraïbes de Disneyland ? Comment peut-on confier l’interprétation du rôle titre, si poignant, touchant et diabolique, à un énergumène sans le moindre charisme comme Gérard Butler (à tel point que Casper passe pour un acteur de talent) ? Dire que le rôle était à la base destiné à Antonio Banderas, ce dernier s'étant entraîné des mois durant avant même de faire son gallot d’essai dans le personnage lors du concert célébrant le musicien au Royal Albert Hall en 1998. (DVD disponible chez Universal… Par curiosité, jetez y un œil afin d’accroître votre désarroi quant à la prestation insipide de Gérard Butler)
Comment parvient-on à rendre fade Patrick Wilson, si touchant dans son interprétation (musicale également) sur scène dans
The Full Monthy, à tel point que l’on en vient à rehausser les performances tristounettes d'"acteurs" comme Orlando Bloom (fait pour jouer les elfes, point) ?
Comment Andrew Lloyd Webber a-t-il pu perdre autant sa lucidité, lui qui baigne dans la comédie musicale depuis tant d’années, et se fourvoyer dans cette aventure rocambolesque, vide de tout romanesque, romantisme, voire tout simplement d’amour, sans exiger le final cut et demander aux réalisateurs, chef opérateur et décorateur de revoir leur copie ?
Comment a-t-on pu confier la mise en scène de cette œuvre, empreinte d’un lyrisme à vous tirer les larmes, à un homme qui semblerait n'avoir rien compris au genre qu’est la comédie musicale et parvenant presque à vous en dégoûter définitivement, à la vue de ce cauchemar nauséeux où "passion" rime avec "répulsion" et "amour" avec "Choucroute garnie" ?
Voilà autant de questions qui tonnent dans l’esprit d’un fan de la première heure (l'auteur de ces lignes par exemple, dégoûté du spectacle) et demeurent sans réponses.
Si l’on en croit les dires du compositeur, "Le film est visuellement époustouflant, et la musique est exceptionnellement mise en valeur. C’est un extraordinaire document sur le spectacle, tout en allant plus loin. Sans dénaturer le moins du monde le spectacle sur scène, le film lui a apporté de la profondeur, une gamme d’émotions plus riche. L’essence est la même et le résultat fabuleux. C’est tout ce que j’avais espéré.", on est en droit de se demander si ce dernier n’a pas abusé de substances illicites lors de la projection du film ou si, étant l’homme d’argent de cette "chose", il joue ses dernières cartes afin de rentrer dans ses frais. Même Gaston Leroux, à qui l’on doit le roman original, doit se retourner dans sa tombe.
Car si le scénario apporte effectivement quelques petits plus à la version scénique (l’enfance du fantôme, les rapports entre Raoul et Christine, l’activité mouvementée de l’opéra et tous les métiers qui l’habitent…), rien n’est traité en profondeur et la majeure partie de ses ajouts est tournée en caricatures et clins d’œil plus qu'appuyés et hommages lourdingues : Elephant Man, Notre Dame de Paris, La Belle et la Bête de Jean Cocteau pour les chandeliers humains mais également celle de Walt Disney pour la scène finale où l’on entend presque les figurants chanter "Tuons la bête" dans la dernière séquence. Rajoutons-y un vulgaire survol des coulisses où les métiers de la scène ne sont pas exploités plus d’une demie seconde, pour finir sur une image sortie de
La Liste de Schindler, racoleuse et putassière.
Ajoutez à cela une mise en scène étouffante où aucun cadrage ne parvient à envoyer le souffle nécessaire à la partition, un abus de plans serrés, de rares plans larges soit vides de sens soit bourrés de figurants afin de mieux rendre cet aspect rococo du Style Napoléon III et d’une époque virevoltante, un abus de dorures mises en relief par des appuis de lumière jaunâtres pisseux, accentués par des rouges et bleus claquants, un canon à fumée utilisé à outrance, et il faut bien reconnaître que le style Batman III (Batman Forever) n’est pas loin de celui de Napoléon III.
Seule belle pierre à cet édifice de mauvais goût et énervant, la très belle et talentueuse Emmy Rossum, à la voix cristalline et quelques seconds rôles dans la veine de la mise en scène théâtrale. Reste à espérer que si un jour
Cats de Webber ou encore
Les Misérables de Boublil et Schoenberg voient le jour sur nos grands écrans, ils seront montés dans le respect de ce qui s’est fait sur scène et surtout avec GOUT !