Plus d'un an après son passage remarqué sur la croisette après une sélection dans la catégorie « Un Certain Regard »,
Le Feu sous la peau arrive enfin dans nos salles obscures. L'originalité du film réside principalement dans une vibrante radiographie hypertrophiée de la jeunesse en crise des banlieues résidentielles australiennes. Derrière l'aspect propret et policé d'un quartier aisé se cachent les travers sordides d’une jeunesse désabusée et en souffrance.
LE FEU SOUS LA PEAUUn film de Paul Goldman
Avec Emily Barclay, Michael Dorman, Stuart Spence
Durée : 1h30
Date de sortie : 18 juillet 2007
Le film se présente comme une lente plongée dans le quotidien douloureux de Kathrina qui s'avère, au fur et à mesure de l’histoire, être une véritable veuve noire puisqu’elle exerce un pouvoir manipulateur et machiavélique sur tout son entourage. Son pouvoir peut aller jusqu'aux limites de l'entendement quand elle veut assouvir ses noirs désirs. Totalement incontrôlable, elle n'en fait qu'à sa tête et ce, malgré le fait qu’elle soit responsable d’un enfant. Kathrina est issue d'une famille fragilisée par une mère junkie et absente, et par la présence effacée d’un père qui n'a jamais réussi à mettre un cadre affectif assez fort pour que ses enfants s'y sentent structurés et en sécurité. Arrive alors ce qui devait arriver : ceux-ci se rebellent contre leur père en lui reprochant l’absence de leur mère. Sans véritables repères sur lesquels se fixer, le grand frère Kenny finit par basculer dans la délinquance et Kathrina, dans la prostitution. Une vie de débauche avec ses excès en tous genres conduira à l'irréparable : le meurtre. Le titre original traduit bien les enjeux diégétiques du film :
Suburban Mayhem. Très juste, il symbolise la montée en puissance d'un chaos qui va terrasser ce petit coin de banlieue en apparence paisible. Le tout est orchestré par Kathrina qui dévaste tout sur son passage, comme le ferait l'ouragan éponyme.
Le film présente une mise en scène très « rock’n’roll » qui s'articule bien avec le sujet « sex and drugs », tendant vers une rencontre entre
Easy Rider et
Tueur né. Le style percutant atténue néanmoins l’aspect sordide du sujet traité et donne un ton parfois décalé dans des moments où l'on se surprend à rire. Un certain humour noir volontaire ponctue donc le film. Ce style est très entraînant durant la première demi-heure mais par la suite, cela peut diviser le public car la montée en force de la manipulation devient si rocambolesque et si surréaliste que cela peut jouer en défaveur du métrage en ce qui concerne l'immersion d'une partie des spectateurs. La forme « rock’n’roll » peut donner une impression de décalage face à la dramaturgie mise en place dans certaines séquences. La dernière demi-heure peut à ce titre irriter par ce manque d'efficacité. Il plane une impression mi-figue, mi-raisin devant tant de décalage. Ce pari osé s'avère être un des enjeux majeurs du film car
Le feu sous la peau se débarrasse totalement à de nombreux moments de ce trop plein entre fond et forme pour laisser une mise en scène plus traditionnelle. Celle-ci sauve le déséquilibre constaté, et s'avère bien plus juste et maîtrisée afin de faire passer plus d’émotions lors des scènes clefs.
Le film est donc construit sur un fragile équilibre : d’un côté, un scénario lourd de pathos qui peut être par moments court-circuité et de l’autre, une mise en scène trop appuyée qui peut désamorcer l'essor dramatique, ou du moins l'alléger et jeter un certain discrédit. Cela trahit une ambition louable de la part d'un réalisateur qui ne se contente pas d'une énième déclinaison sur le thème du mal-être d'une jeune femme. Il pousse plus loin le spectateur et, comme toute œuvre en marge, le film peut susciter l'adhésion mais aussi le rejet.

On constate l'implication du cinéaste dans la proposition d'une oeuvre originale où il offre une articulation scénaristique bien plus complexe qu'à l'accoutumée. Se dégage de prime abord le fait que le spectateur ne reste pas passif car le film est construit de telle sorte qu'il laisse planer délibérément plusieurs zones d'ombre. Ainsi, le public reste en éveil, cherchant à combler les trous dans les nombreuses pièces du puzzle. Cela découle de la structure même du film, issue de témoignages qui lui donnent une ossature en flash-back, les « morceaux » narratifs s'emboîtant les uns les autres mais avec des parties manquantes. Ces mêmes parties absentes vont provoquer le spectateur et le pousser à chercher un lien logique entre les deux séquences. On est loin d'un film américain surfait qui joue dans la « sur explication » avec des twists et autres effets « tiroir », prenant le spectateur pour un crétin. L'originalité du cinéaste australien est à l’inverse : au lieu de tout expliquer dans les moindres détails, les tenants comme les aboutissants, il préfère laisser en définitive des zones d'ombre afin que le spectateur se fasse sa propre opinion.
Le Feu sous la peau est servi par une galerie d'acteurs impeccable, avec une mention spéciale à l'actrice principale Emily Barclay qui est remarquable. Le choix de prendre une jeune femme ronde, loin des bimbos qui peuplent les tabloïdes et dont le cinéma contemporain raffole, procure un cachet singulier à l’entreprise. Cela renforce la puissance et le crédit du sujet traité. Emily Barclay est idéale dans son rôle de veuve noire proche d'une Courtney Love dans ses pires moments. Elle pousse jusqu’à l'abominable la perversité des manipulations sans scrupules, ne reculant devant rien et arrivant à se sortir des pires situations. Juste et ferme, son jeu arrive à dévoiler les nuances d'un rôle extrême et absolument pas évident à interpréter, où se mêlent cris, sueurs et larmes.
Ill faut reconnaître que l'Australie, bien que ses réalisations soient peu présentes chez nous, prouve qu'elle a de nombreuses ressources en matière cinématographique. L'été dernier, elle nous avait déjà impressionnés par le tétanisant
Woolf creek.
Le feu sous la peau se pose en cauchemar bien moins traumatisant mais bien plus travaillé, prolongeant le regard acerbe d'un cinéma sur un pays encore trop peu médiatisé cinématographiquement parlant.
Le Feu sous la peau propose un drame qui ne tombe pas dans le glauque surfait, ni dans une mise en scène sur-esthétisée, très en vogue. Efficace, sans pourtant transcender le genre, le film cherche à se détacher des produits formatés équivalents, ce qui pourra diviser une partie du public mais qui en définitive reste la marque d'un cinéaste ambitieux.
Gwénaël Tison