Après le remarquable film japonais
Departures, c'est au tour de la Corée du Sud de nous asséner un superbe mélodrame à consonance populaire avec
Le Grand Chef qui puise, cette fois-ci, ses racines au cœur du patrimoine historique du territoire sud-coréen. L'art de la mise en bière du film de Yojiro Takita laisse place à l'art culinaire spécifique à la Corée du Sud, mise en scène avec simplicité et émotion par le réalisateur coréen Jeon Yun-su. On passe ainsi du patrimoine culturel au patrimoine gastronomique. Le rapprochement entre ces deux films n'est pas si anodin que cela, car ils ont été tous les deux d'immenses succès lors de leur sortie en salles dans leurs pays respectifs. Ils proposent à la fois une œuvre cinématographique dans laquelle le public asiatique se retrouve immanquablement (Japonais pour
Departures, Coréen pour
Le Grand Chef) mais aussi et surtout, ce sont des œuvres calibrées pour l'exportation à l'international permettant de mettre en lumière les spécificités, la richesse et la grandeur culturelle du pays auquel ils sont associés.
LE GRAND CHEFUn film de Jeon Yun-su
Avec Kim Kan-woo, Lim Won-Hee, Lee Ha-na
Durée : 1h53

Le film n'est autre qu'une adaptation live de la célèbre bande-dessinée sud-coréenne
Sik-Gaek qui nous entraîne dans les méandres culinaires qui travaillent une poignée de jeunes coréens se vouant corps et âme à l'art de la cuisine. Le prodigieux Sing-Chan se retrouve en finale d'une prestigieuse compétition de cuisine, ayant pour opposant le coriace et ambitieux Bong-Joo. Alors que le concours touche à sa fin, les deux chefs en herbe proposent un plat à base de poisson-lune, le terrible fugu, qui demande une préparation extrêmement minutieuse, au risque d'empoisonner ceux qui s'aventurent à goûter sa chair si délicieuse. Or, après une bouchée de la part du jury, le plat de Sing-Chan les empoisonne, discréditant son talent et le condamnant à abandonner son avenir en tant que grand chef. Plusieurs années après ces événements funestes, Sung-Chan va se retrouver à nouveau en compétition face à Bong-Joo afin de conquérir le précieux couteau du grand chef royal de la dynastie Jeseon.
Le Grand Chef se présente donc sous forme de compétition culinaire dans laquelle les écoles d'art martial sont troquées au profit des écoles d'art culinaire. Les joutes gastronomiques prennent des allures de démonstration de force afin de présenter et d'accommoder au mieux de savoureux mets, précieux ou non. L'orchestration des recettes prend des allures d'affrontements, mettant en jeu les habituelles thématiques que sont l'honneur, la loyauté, le dévouement, l'estime de soi, le dépassement et le respect. Il est amusant de voir par moments que la mise en scène mixe l'esthétique du manga d'origine, aux démonstrations culinaires que l'on a l'habitude de voir dans les émissions télévisées façon Chef La recette, Bon appétit bien sûr et consorts.
Une monstration un tantinet didactique et télévisuelle enlevant de l'ampleur et de la profondeur au film. À cela s'ajoute une construction scénaristique très convenue qui alterne de manière systématique les séquences de compétition entre Bong-Joo et Sung-Chan, celles se déroulant dans la ferme de Sung-Chan et les flash-back sur la fin de la vie du Grand Chef Royal. Même si elles s'enchaînent avec efficacité, leur articulation est si récurrente que cela en devient lassant. À cela, s'ajoutent des gags de situation très typés coréen, qui flirtent souvent avec le grotesque potache.

Pour compenser ces zones d'ombres, le réalisateur réussit sans mal à restituer l'essence de Sik-Gaek, le manga d'origine, en insufflant à son adaptation cinématographique toute la saveur et la maestria des recettes. Par la recherche des mots et celle de la composition colorées des plans, Jeon Yun-su réussit au plus près à capter toutes les saveurs culinaires qui fleurissent et enivrent chacun des plats qui nous sont présentés. Jeon Yun-su n'atteint pas non plus la virtuosité d'un Tran Anh Hung, mais la dimension populaire de
Le Grand Chef l'a contraint à adoucir et à compenser la fulgurance visuelle de son film, dans le but d'être plus accessible et compréhensible par un plus large public. Un mal pour un bien qui permet d'insuffler à
Le Grand Chef de l'ampleur grâce à la dimension "combat de recettes" qui n'est pas si courante au cinéma. Au-delà de la simple exécution de mets raffinés, il y a toute l'élaboration et la symbolique que véhicule chaque plat, ainsi que la manière dont ils émerveillent les palets des membres du jury. À ce niveau, le plaisir est partagé par tous et l'histoire simple et touchante de Sung-Chan se marie à merveille avec les saveurs culinaires qui se cristallisent à l'écran.

On est loin de l'extravagance et du somptueux
Le Festin Chinois, le réalisateur Jeon Yun-su proposant une approche plus académique et attractive. Dans ce sens, il est inévitable que le mythe de la madeleine de Proust pointe le bout de son nez et qu'il soit revisité et adroitement mis en scène grâce à la réminiscence que provoque la dégustation de certains mets. Le réalisateur de son propre aveu a cherché ainsi à déclencher la mémoire olfactive enfouie au plus profond de chaque Coréen. Pour un public occidental, le plaisir est tout aussi partagé et l'on déguste sans retenue du bout des yeux ce savoureux film qui ne reste pas sur l'estomac.
Gwenael Tison