La critique d'Excessif
4/5
L'HISTOIRE : Espagne, 1944. La guerre civile est finie depuis 5 ans. Carmen, récemment remariée, s’installe avec sa fille Ofélia chez son nouvel époux, le très autoritaire Vidal, capitaine de l’armée franquiste. Alors que la jeune fille se fait difficilement à sa nouvelle vie, elle découvre près de la grande maison familiale un mystérieux labyrinthe. Pan, le gardien des lieux, une étrange créature magique, va lui révéler qu’elle n’est autre que la princesse disparue d’un royaume enchanté. Afin de découvrir la vérité, Ofélia devra accomplir trois dangereuses épreuves, que rien ne l’a préparée à affronter…
Présenté à Cannes, le nouveau film de Guillermo Del Toro,
Le Labyrinthe de Pan, se dévoile enfin. Un film en compétition et que l'on espère bien voir récompensé.
LE LABYRINTHE DE PANEl Labirinto del FaunoUn film de Guillermo Del Toro
Avec Sergi Lopez, Maribel Verdu, Ivana Baquero
Sortie le 1er Novembre 2006> Bande-annonce
Dès ses premières images,
Le Labyrinthe de Pan dépasse la première de ses promesses. Nous espérions un festin visuel; nous voici à déguster une succession ininterrompue de toiles en mouvement. Passée une ouverture à survoler un royaume féérique, le film débute réellement lorsque des voitures de luxe traversent une forêt, et s'arrêtent pour nous présenter leurs occupants. La caméra mobile de Guillermo Navarro, avec sa façon de systématiquement fermer le cadre par des accessoires au premier plan (phare de voiture, branche d'arbre) nous renvoie immédiatement à
L'Echine du Diable. Les violents contrastes de couleur (costumes d'officiers, voitures noires, forêt vert foncé et héroïne immaculée) sont dans la droite lignée d'
Hellboy. Et à cela s'ajoute un usage, nouveau chez ce metteur en scène, de la lumière qui sépare avec délicatesse les zones claires et obscures, loin du caractère enflammé des films précédents, comme si la passionaria avait cédé sa place à une vraie mélancolie. Visuellement donc,
Le Labyrinthe de Pan est le plus beau film à nous être parvenu cette année, offrant à certaines occasions (l'entrée dans l'arbre mort qui sert d'affiche) une grâce du mouvement qu'on atteint généralement que dans le cinéma d'animation.

Le Seuil à franchirUne fois digérée cette première stupéfaction, il s'agit d'appréhender le pari narratif peu commun que représente cette oeuvre. Nous sommes au cœur de la Guerre Civile espagnole. La jeune Ofelia accompagne sa mère Carmen vers les quartiers de son nouvel époux, le capitaine franquiste Vidal. Tandis que Carmen, enceinte, est aussitôt assignée à résidence, et que son violent époux abat froidement tout paysan alentour susceptible d'aider les républicains, la jeune Ofelia, coupée du monde des adultes, suit les traces d'un insecte qu'elle prend pour une fée, et qui la mène vers un étrange labyrinthe.
D'aucuns reconnaîtront là plusieurs des thèmes de
L'Echine du Diable (dont le script était une variation d'un premier jet du
Labyrinthe de Pan). Mais même cette très particulière
Echine du Diable, qui voguait entre drame de la guerre civile et horreur poétique, n'avait pas osé confronter des genres aussi opposés dans le spectre des classements cinématographiques, à savoir la fable politique la plus directe et le conte enfantin cruel dans la lignée des écrits d'Arthur Machen (et non pas dans la lignée d'un cinéaste hirsute aux lunettes bleues, comme on ne manquera certainement pas de l'évoquer). Le pari est véritablement risqué, car il n'est pas dit que le public actuel, aussi adulescent soit-il, se sente prêt à joindre ces deux antipodes, et regarder son Histoire récente avec les yeux psychanalytiques d'un Bruno Bettelheim. Il appartient à Del Toro de nous prendre par la main pour nous aider à franchir ce cap délicat, usant pour cela de multiples stratégies symboliques autour du personnage d'Ofelia (ici elle "retire ses vêtements", là elle se "purifie" à la vapeur d'un bain chaud, ailleurs elle "pénètre l'image" qu'elle a dessinée au mur) qui nous aide à accepter la transition d'un monde à l'autre.

Del Toro prend également soin de ménager un espace de "raison", en rendant les éléments fantastiques invisibles aux yeux des adultes de son histoire, et suggérant ainsi à l'occasion (l'insecte qui se transforme en fée) que son héroïne crée de toute pièce ce territoire fantasmatique. L'effet n'a pas forcément vocation à créer de la subtilité (Del Toro est un érudit sensible, pas un rusé subtil); il sert surtout à ne pas effrayer inutilement l'incrédulité d'une portion du public, celui qui craint de plonger tête la première dans le fantastique le plus pur, subodorant là le danger pour un équilibre psychique fait de certitudes précaires. Et si de fait,
Le Labyrinthe de Pan est un film idéal pour les enfants, sa violence thématique et graphique suffira à lui interdire toute prétention à se présenter comme un conte enfantin (avouons qu'au cinéma, les contes enfantins où l'on troue des crânes et où l'on scie des jambes en gros plan sont assez rares), ce qui risque d'emblée d'en interdire l'accès aux plus jeunes.

Des fées et des insectesLe jeu des rapports, symboliques comme philosophiques, qui s'opère entre les deux niveaux de réalité n'échappera à personne; le jeu des analogies, par contre, risque plutôt d'opérer de façon inconsciente, et probablement plus efficace, sur le public. Par exemple, l'idée, sublime, d'assimiler les insectes du film à des fées va bien au-delà de la trouvaille visuelle. Le rapport supposé du spectateur à l'insecte (répugnant) et à la fée (attendrissant) permet à cette analogie de révéler le soubassement du film. A travers ce type d'analogies,
Le Labyrinthe de Pan révèle qu'il descend bien plus profondément dans les entrailles de la psyché humaine qu'on aurait pu le croire de prime abord ; Del Toro dépasse le conte de fées et ses oppositions de valeur pour tendre vers le Mythe et ses enseignements. Bien sûr, la passion du cinéaste pour ces créatures mal aimées n'est pas étrangère à ce choix (Del Toro possède une large collection d'ouvrages de références sur les insectes). Cette passion aurait même du constituer le cœur de son film
Mimic, si le studio Dimension n'en avait pas à l'époque détruit la seconde moitié et le sens probable. On sait également que la maquilleuse du film Montse Ribé crée depuis plusieurs années, pour son plaisir personnel, des répliques de fées subjugantes de beauté (l'une d'entre elles était déjà visible parmi les artefacts du Pr Broom dans
Hellboy). Et justement, la rencontre des fascinations respectives de ces deux artistes est une indication précieuse de la valeur de ce "détail" analogique, comme des autres analogies qui traversent le film (mandragore et foetus, lait au miel et fruit défendu etc.) et élèvent son propos.
De Cronos à DyonisosA plus d'un titre,
Le Labyrinthe de Pan est un film d'auteur. D'un point de vue contractuel, il a été écrit, produit et réalisé par le même homme; d'un point de vue stylistique et narratif, il s'inscrit, comme nous l'avons vu précédemment, dans la lignée des oeuvres précédentes; enfin et surtout, Del Toro y confirme que certains éléments graphiques récurrents ne sont pas chez lui une coquetterie décorative, mais bel et bien l'agencement d'un vocabulaire personnel. Ceux qui avaient été intrigués par le scarabé-horloge de
Cronos, ceux qui avaient été fascinés par le corps fait d'horlogerie de Kronen dans
Hellboy, ceux-là ne manqueront pas de s'intéresser de près à la montre que répare sans cesse le personnage du capitaine Vidal. Chez Del Toro, les personnages dystrophiques, figés dans le temps et donc figés dans la mort, sont des horloges qu'il faut sans cesse remonter, des personnages qui ne se définissent que par rapport à une heure donnée, un instant d'éternité. Face à eux, la vie qui palpite est un processus violent, en mouvement, carnivore, autophage, en expansion perpétuelle. Elle s'incarne dans des enfants tueurs d'adultes (
L'Echine du Diable), des vampires mangeurs de vampires (
Blade II) des diables qui combattent l'Enfer (
Hellboy) ou encore un ogre pâle, sublime et terrifiant (
Le Labyrinthe de Pan), référence ouverte au Saturne dévorant son enfant tel qu'il fut imaginé dans un tableau traumatisant de Goya.

Cronos ? Saturne ? Serait-on tenté d'attribuer à Del Toro la croyance en cet adage plusieurs fois millénaire, et selon lequel "Face à un Dieu, l'homme qui n'a pas atteint la sagesse croira voir un Démon" ? Au-delà (ou à cause) de sa sensibilité catholique, Del Toro semble avancer, un peu plus à chaque film, vers une sagesse ancienne bien antérieure au christianisme. Dès son premier plan, que nous ne révèlerons pas, sa nouvelle oeuvre cumule un nombre conséquent de références hermétiques, remontant jusqu'aux rites dionysiaques de la Grèce antique, rites dont la créature emblématique était le Pan... fils d'Hermès.