Printemps 1961. Siggi, vingt ans, arrive à Dresde pour y travailler. Il tombe follement amoureux de Luise qui l'introduit au sein du fameux club de danse "Le Perroquet Rouge" et lui présente son mari. Siggi y découvre un monde entièrement nouveau et fascinant tout en tentant vainement de résister à sa passion pour Luise.
L’ex-Allemagne de l’Est serait-elle devenue un sujet super hype pour le cinéma ? On ne compte pas les films faits ou en projet sur les années d’avant la réunification germanique. Là bas on parle même d’un phénomène de mode baptisé Ostalgie, néologisme plutôt bien trouvé pour qualifier ces films qui re-racontent façon histoires de l’Oncle Paul ce qui se passait de l’autre côté du Mur de Berlin. Sur la crète de cette vague, on a déjà eu droit à
Good Bye Lenine ou
La vie des autres. Il n’est pas dit que
Le perroquet rouge connaisse le même retentissement.
Alors qu’on commence à nous bassiner depuis une poignée d’années avec le renouveau du cinéma allemand, il serait sans doute temps de reconnaître qu’il n’existe que dans les arguments marketing des festivals et des distributeurs. La vérité consisterait plutôt à reconnaître qu’hormis une poignée de cinéastes officiels (Wenders, Fassbinder, Schloendorff…) on n’a jamais vraiment regardé depuis les années 70 quelle forêt se cachait derrière ces arbres, certes imposants. Et pourtant, si la production locale n’était pas des plus folichonnes depuis ces trente dernières années, ou plus simplement arbitrairement jugée inexportable jusque chez nous, l’Allemagne n’a pas cessé d’être abreuvé de cinéastes notables. Parmi eux Dominik Graf. Dont le nom évoquera probablement plus quelque chose aux pervers accros aux séries allemandes débitées au kilomètre par France 2 chaque après-midi qu’aux cinéphiles français. Normal, Graf a signé pas mal d’épisodes de
Tatort ou du
Renard. Loin de moi, l’idée de louer ses séries à base de policiers cacochymes, mais force est de reconnaître qu’elles ont servi de laboratoire d’apprentissage à nombre de réalisateurs allemands fondamentaux aujourd’hui. Hormis Graf, des cadors encore méconnus chez nous comme Olivier Hirschibiegel (
L’expérience,
La chute) ou Matthias Glasner (
Sexy Sadie,
Le libre arbitre) sont passés par là. Visiblement pour y apprendre comment raconter avec efficacité, vu le formatage des 52’ télévisuels, une histoire. Le cinéma leur servant pour épanouir leurs envies plus formalistes. Graf, l’a déjà démontré avec des polars aussi épatants que passés sous le radar en France (
L’année du Chat,
Les invincibles… Tout ça se trouve pour pas cher en DVD dans les divers bacs à soldes).
Changement de registre avec
Le perroquet rouge, chronique de la vie d’un étudiant en arts plastiques débarquant à Dresde au printemps 1961. La jeunesse des années 60 vu par le cinéma, quel que soit le pays, est toujours la même : rebelle, amoureuse, en pleine découverte du rock’n’roll et des premières amours. En l’occurrence, Siggi tombe raide dingue de Louise, une jeune poétesse. Elle même déjà maquée à Wolle son mari. Evidemment leurs pulsions de liberté sont sérieusement à l’étroit dans le carcan du régime totalitaire qui sévissait alors à l’Est. Graf aère ce ménage à trois en reconstituant cette Allemagne au prisme d’un cinéma libertaire qui s’agitait dans ce début d’années 60.
Le perroquet rouge picore dans toute La Nouvelle Vague européenne : d’évidence
Jules et Jim avec son ménage à trois naviguant entre joie de vivre et mélancolie, mais aussi des rappels finauds à Antonioni (les danseurs sans musiques, variation sur le match de tennis de
Blow Up), ou les premiers Bertolucci pour cette peinture d’idéaux en lutte contre un pouvoir politique enkysté ou ce regard franc sur les élans impulsifs d’une jeunesse. Loin de la vision classique d’un quotidien de l’Allemagne de l’Est grisâtre,
Le perroquet rouge capte une belle insouciance, insufflant de la vie y compris dans les instants sombres. On est par moments pas loin des chroniques hollandaises des premiers Verhoeven dans la part d’honnêteté à montrer des jeunes gens dans leur complexité, dans leur soif d’expériences, bonnes ou mauvaises. Certaines scènes suivant Siggi et Wolle -et des rôles secondaires aussi bien servis- dans d’interminables nuits de beuveries ou de débauche sont à ce titre des plus formidables quand elles refusent de lisser le trait. De même les rapports troubles de ces deux jouvenceaux sanguins avec leur égérie sont remarquablement définis.
Tout irait bien s’il n’y avait une seconde partie ou
Le perroquet rouge perd pas mal de plumes. Quand Graf se détache des individus pour aller raconter l’Histoire, son film s’assagit pour devenir une simple illustration des faits. La véhémence des sentiments qui affleuraient jusque là s’affaiblit, s’abaisse au niveau d’un téléfilm pour Dossiers de l’écran, d’un documentaire poussiéreux pour les fascicules des éditions Alpha. Au fur et à mesure d’un compte à rebours annonçant la construction du Mur,
Le perroquet rouge mue alors en un récit standard qui asphyxie la flamme des élans des personnages. En moins de vingt minutes, le grand film mêlant épopée épique moderne et vision intimiste des plus âpres se transforme sous nos yeux en cinéma de papa tout mou, façon Claude Pinoteau. Comme s’il avait soudain décidé de baisser les bras, se soumettre, sans la résistance de Siggi, Wolle et Louise face au régime, au diktat d’un cinéma scolaire. En passant à l’Ouest,
Le perroquet rouge laisse derrière lui tout ce qui faisait sa force, pour un final laborieux devant lequel il est difficile de ne pas soupirer d’ennui alors qu’on aurait aimé être à bout de souffle, emporté par cette triple destinée aux utopies broyées.