1. >
  2. >
  3. >Critique Le Prestige

Le Prestige

La critique d'Excessif

5/5
the_prestige_cinefr L'HISTOIRE :

Au début du siècle dernier à Londres, deux magiciens se livrent une rivalité assassine suite à un accident douloureux. Leur inimité va prendre des proportions déchirantes, obsessionnelles et maladives.

Même "petit", Christopher Nolan reste "grand".

Après Batman Begins, on pensait que Christopher Nolan chercherait directement à reprendre les armes pour défendre un super-héros alors menacé par des déclinaisons filmiques inégales. Que nenni : avant The Dark Knight (le prochain Batman) et The Exec, drame futuriste sur le monde de l’entreprise, le réalisateur de Memento subjugue une nouvelle fois avec The Prestige. Au début du siècle dernier à Londres, deux magiciens se livrent une rivalité assassine suite à un accident douloureux. Leur inimité va prendre des proportions déchirantes, obsessionnelles et maladives. Un casting prestigieux (Christian Bale, Hugh Jackman, Scarlett Johansson, Andy Serkis, Michael Caine) pour une œuvre divine et implacable, rusée et vertigineuse, qui célèbre définitivement un cinéaste d’exception.


Petite info avant de commencer: le film possède un sidérant coup de théâtre final que nous ne divulguerons pas pour ne pas gâcher la surprise. S’il n’est pas interdit de le trouver un peu démonstratif pour donner une résolution à ce suspens très tendu, il encourage à des visions répétées. A coup sûr, le twist est tellement efficace qu’il y aura des amateurs pour ranger The Prestige, parabole féroce sur l’ambition et le pouvoir, à côté d’Usual Suspects même si la référence plus ou moins avouée est L'arnaque, de George Roy Hill. Clairement, le Nolan n’a pas à rougir de la comparaison. En y repensant post-projo, des indices évidents sont distillés pendant tout le récit, mais on se fait malgré tout avoir tant l’intrigue, peu avare en fausses pistes et chausse-trappes, est habilement traitée par Nolan: il brouille les repères temporels et franchit des étapes sans que l’on s’en rende compte, tout en demeurant compréhensible et accessible. C’est peut-être aussi la limite de ce film trompe-l’œil qui est aussi manipulateur que les personnages eux-mêmes. Là où ça devient pervers, c’est qu’on y prend un plaisir absolu et coupable. Heureusement, la narration ne repose pas que sur cette pirouette ludique. En dépit du contexte et du sujet à fortiori différents, le récit s’inscrit de manière cohérente dans la filmographie du cinéaste.

Depuis toujours, Nolan n’a cessé de tisser des canevas où la manipulation était reine avec une bonne louche de perte ou de quête identitaire: le vampirisme moral dans Following (le personnage principal se comportait comme son mentor roublard); l’amnésie qui empêchait Guy Pearce de connaître son réel moi dans Memento (il marquait des informations sur son corps pour ne pas les oublier); la déréliction d’un flic qui ne savait plus où se situait la frontière du bien et du mal et établissait une sorte de pacte tacite avec son extrême opposé dans Insomnia (l’idée astucieuse consistait à faire jouer le méchant par un Robin Williams d’ordinaire habitué aux rôles inoffensifs); la schizophrénie équivoque d’un superhéros dans Batman Begins. A chaque fois, la mise en scène et le montage étaient au diapason de ces remises en cause intérieures en collant à la psyché tordue de personnages manipulés (le cas Following qui annonçait Memento est probant). Dans The Prestige, on retrouve tous ces éléments de manière aussi fouillée et complexe: la relation entre les deux meilleurs amis devenus pires ennemis s’exprime dans un univers presque rassurant puisque factice (la prestidigitation) où tous les excès sont de fait autorisés. Le franchissement de cette frontière entre ce qui est truqué et réel, accéléré par un événement tragique, permet au cinéaste d’explorer la face cachée, mystérieuse et mortifère des apparences (et ainsi, des faux-semblants) lorsqu’on cherche à repousser les limites de la magie et de l'illusion au détriment de l’être humain (la science et la technologie sont mises en opposition avec la nature humaine). Cette quête, démesurée et impossible, qui consiste à contrôler les secrets de l'univers et à bluffer de manière sans cesse renouvelée le spectateur implique des enjeux impressionnants déteignant illico sur le film (Nolan obligé de se surpasser pour surprendre). La magie est mise au même niveau que le cinéma.

Bien entendu, on retrouve dans The Prestige les codes du film noir chéris par Christopher Nolan ne serait-ce que dans son thème principal (la manipulation) mais également les éléments plus secondaires comme la femme fatale mante religieuse, incarnée par Scarlett Johansson, moins guindée que celle qu’elle performe artificiellement dans Le Dahlia Noir. Son personnage, pas aussi anodin qu’il n’y paraît au préalable, provoque les rebondissements, attise les tensions, instille la sensualité et effectue pendant un long moment le lien perturbateur entre les deux personnages masculins. Le suspens se répercute dans les vies sentimentales et professionnelles: il consiste à alterner les points de vue, les victoires et les échecs entre les deux magiciens dont l'un a réussi une vie de famille confortable (une scène de drague brève et efficace introduite avec légèreté où le personnage interprété par Christian Bale rencontre celle qui va devenir sa femme et la séduit par un tour de magie dont l'invraisemblance pas anodine est sournoisement gommée par l'humour) et l'autre non (ce qui explique pourquoi pendant un bon moment on a l'impression que Bale domine les situations). Sur plus de deux heures, pas de répit ni d'ennui: le résultat, fort de ces oppositions claires et tordues, souligne les qualités de conteur et la fluidité formelle de Christophe Nolan (même recours aux images subliminales, même maestria dans l'enchaînement des séquences). Alors que le cinéaste cherchait à nous berner par des moyens éminemment formels dans Following et Memento, Nolan a très bien compris présentement que son scénario (il s'agit de l'adaptation du roman éponyme de Christopher Priest) était suffisamment dense et complexe pour se suffire à lui-même sans fioritures stylistiques. Ceux qui n'étaient pas friands des expérimentations formelles de ses précédentes oeuvres (les scènes d'action ultradécoupées dans Batman Begins, la destructuration narrative de Memento) et pensaient n'avoir à faire qu'à un formaliste prétentieux devraient être nettement plus convaincus sur ce film où Nolan fait mine de ne pas jouer au petit malin et s'amuse ouvertement de la linéarité pépère de son histoire, avant de se lâcher sans vergogne avec tout plein de retournements de situation goguenards.

Certains risquent d’être déroutés par le basculement dans le fantastique et la science-fiction dans le dernier tiers avec l’introduction du personnage incarné par Andy Serkis (le Gollum du Seigneur des anneaux) dont l'esprit de sérieux est fissa désamorcé par la drôlerie des instants les plus absurdes (l'expérience sur le chat). La démarche n'est pas gratuite: les deux protagonistes, obsessionnels et déterminés, entretiennent une rivalité cruelle qui pousse l’un d’eux à avoir recours à des techniques modernes, inquiétantes, risquées et sophistiquées pour posséder un tour de magie ultime. Dans les scènes moins spectaculaires, là où Nolan est souvent le meilleur, les rapports entre les personnages sont motivés par le désir de domination et le besoin inexorable d'avidité qui renvoient au cinéma de Mankiewicz. Et c’est là que Michael Caine apparaît comme le lien adéquat pour peu qu'on se souvienne du Limier et de ses nombreuses surprises abracadabrantes. Même lorsqu'il est au second plan, on ne voit que lui: il a l'assurance d'un narrateur et donne l'impression d'avoir une longueur d'avance sur le spectateur.

Dans les rôles principaux, Hugh Jackman et Christian Bale, excellents, déclinent leurs gammes émotionnelles en maniant le doute et l’ambiguïté. On peut également s'amuser des retrouvailles entre Michael Caine et Christian Bale dans un registre différent de Batman Begins sous la houlette du même Nolan. Quant au cinéaste, difficile de ne pas succomber aux dithyrambes. Après avoir réalisé un essai prometteur (Following), donné lieu à une graine de culte révolutionnaire sur la forme, passionnante sur le fond (Memento), sublimé une relecture où le bien et le mal dansaient une valse Hitchcockienne (Insomnia) et fait renaître un super-héros de ses cendres (Batman Begins), Christopher Nolan, parcours sans faute – c’en devient presque inquiétant – signe avec The Prestige, une œuvre discrètement virtuose qui séduit par sa magie noire et touche si profondément qu’on met du temps à sortir la tête de sa troublante mécanique. Coup d'éclat brillantissime.

 

 

Romain LE VERN

Mag : plus d'actu sur Le Prestige

Le verdict des internautes

Total des votes : 12

Les notes des internautes

  •  
    Scénario
  •  
    Réalisation
  •  
    Acteurs
  •  
    Musique

Les meilleures critiques

logAudience