Revigoré par
Match Point, film de la renaissance artistique inespérée, Woody Allen nous rassure après la petite baisse de régime de
Scoop, comédie certes charmante mais anecdotique, avec son nouveau
Le Rêve de Cassandre. L’intellectuel new-yorkais poursuit ses pérégrinations londoniennes et creuse la veine trouble qu’il affectionne et que nous adorons : celle des Crimes et Châtiments où des personnages de la vie de tous les jours sont confrontés à des situations amorales et tentent de vivre avec. Souvent pour le pire. Pour cette nouvelle déclinaison, il ne pouvait pas faire mieux: le résultat dont on déguste chaque minute est enthousiasmant. Woody au sommet de son art.
LE REVE DE CASSANDREUn film de Woody Allen
Avec Ewan McGregor, Colin Farrell, Tom Wilkinson
Sortie : 31 Octobre 2007A 71 ans, Woody Allen continue de surprendre. Et, pourtant, au début, on ne se doute de rien en se croyant parti pour une chronique juste plaisante. Les premières images plutôt ternes emmènent le spectateur crédule vers «une promenade en bateau entre amis» riche en jeux de mots savants qui suinte la naphtaline. Or, l’ambitieux et fiévreux
Le Rêve de Cassandre provient en réalité d’une douleur qui affleure à chaque plan: douleur d’un jeune homme jouisseur et dragueur de ne pas posséder une actrice dévergondée; douleur de deux frères qui ne se comprennent plus; douleur d’un monstre criminel bloqué dans ses basses manœuvres par ses restes d’humanité. Une douleur qui bride le rire (puisqu’on ne rit quasiment jamais). Les enjeux très dramatiques de ce nouveau récit sont à la fois simples et complexes. Il faut juste attendre, comme on attendait le point de chute dans
Match Point, que Allen dévoile son générique, pose le contexte Londonien, révèle la partition inspirée de Philip Glass et introduise les personnages. Au départ, on a un mystère neutre: Woody répond à une ligne claire de la mise en scène, un apparent degré zéro de suspense (la minoration de la mise en scène est dévolue à la seule économie). Ça dure environ dix minutes et Allen déroule les méandres d’un récit qui fait du surplace, sans saillies et sans vrais décollages, laissant le temps de l’horloge – celle des personnages et du spectateur – investir la perception, créer un lieu narratif où les discussions et les événements finissent par marquer par leur ordinaire et leur banalité. Rien de neuf au royaume de Shakespeare? Of course, non.

Vient tout d’abord un redoutable retournement de situation (le basculement vers la criminalité) qui apporte une vraie gravité dans l’écrin jusque là artificiel, idyllique, obsolète pour ne pas dire gnangnan. S’ensuit un nouveau coup de revers adroit qui permet au film de prendre une dimension puissante et viscérale sans que l’on s’en rende franchement compte. Et, finalement, le charme fonctionne crescendo au fur et à mesure que l’ambiance se dégrade. Notre Woody enchaîne comme à ses plus belles heures des moments de cinéma discrètement virtuoses. Pour faire l’inventaire exhaustif, disons qu’il instille de vrais moments de tension (l’exécution du meurtre). Sonde la peur au ventre (l’attente des deux frères cachés derrière un mur prêts à bondir sur leurs proies). Ausculte le mal qui contamine la raison (jusqu’où doit-on aller pour préserver un secret?). Court-circuite les figures imposées (l’élément perturbateur féminin qui joue au théâtre des pièces érotiques crues est peut-être une fausse piste). Compose des plans inventifs (les pièces séparent des personnages incapables de communiquer). Et nous emmène avec une fluidité suprême tout droit vers un final abrupt, suffisamment mystérieux pour laisser le charme de ce nouveau meurtre dans un jardin anglais agir dans nos cerveaux excités. Un dénouement «libre» qui traduit le refus du cinéaste d’imposer un point de vue de vieux chnoc moralisateur. Non pas que les personnages doivent se démerder avec leurs problèmes, ils sont avant tout prisonniers du destin et de la fatalité.

Woody, qui a enchaîné pas moins d’une quarantaine de fictions jusqu'à aujourd'hui, ne semble pas fatigué de décortiquer ce qui se trame dans le cerveau névrosé de ses protagonistes sans pitié. Certains risquent de reprocher à Allen, comme à tant d’autres, de faire chaque fois le même film. Or ce serait de la mauvaise foi et manquer la vérité du cinéma comme temps bouclé sur lui-même, sa vérité extérieure à l’œuvre: chaque fois, ça ne se répète pas, ça recommence. Comme à l’accoutumée, ses dialogues sont extrêmement loquaces afin de saisir toutes les nuances psychologiques des caractères. A plusieurs reprises, les deux frangins (Ewan McGregor et Colin Farrell) reprennent à leur compte la thématique de Dostoïevski sur la Loi. Si Dieu n'existe pas, alors tout est autorisé. Ce n'est pas parce que Dieu n'existe pas que tout est permis, mais bien parce qu'il ne «regarde» pas. En conséquence, la dernière partie repose sur une litanie presque cauchemardesque où, de la même façon que dans
Match Point, Woody use de ses différentes humeurs (ironie, fantastique, drame) et ramène aux premiers Polanski (on pense furtivement au Couteau dans l’eau). En réalité, au-delà des tonalités et des effets, il a construit la plus éblouissante des tragédies modernes où les références à la mythologie grecque (Médée qui a tué ses deux enfants est citée au détour d’une conversation bon chic bon genre) contaminent le quotidien effrayant de deux Remus et Romulus écrasés par le poids de la culpabilité. Et cette culpabilité va provoquer une incapacité à faire corps avec la réalité.

Lorsqu’il traite explicitement du rapport à l’autre, le film donne toute sa puissance. La question du regard devient son sujet principal et le caractère ludique, la nature presque anodine de ce qui a précédé apparaît peu à peu sous un autre jour, plus sombre et tourmenté. Le regard porté sur les deux frères exclut toujours le pathos pour privilégier une frontalité assez brute qui leur laisse une chance d’exister (la part du rêve) mais délimite aussi pour eux un espace sans concession : le sort misérable et cruel qui leur est promis. On sera infiniment reconnaissant à Woody Allen d’avoir opté pour les contre-emplois en donnant au propret Ewan McGregor le visage du diable et au tigre Colin Farrell, celui de l’âme fragile. A chaque instant, le film fabrique sa propre imagerie, ses propres icônes, pour mieux s’y lover, les chérir et les faire passer au-delà de toute blancheur univoque vers le mystère. Preuve supplémentaire de la vitalité, de l’intelligence, de l’acuité et de l’impertinence juvénile d’un cinéaste qui regarde ses personnages s’en aller en retenant sa respiration, avec de discrets travellings arrières, des décadrages et des personnages extérieurs appartenant au chœur antique. Les parents comme les petites amies respectives commentent les événements et apportent un point de vue inédit sur le parcours des deux loustics. Tout ça pour dire que notre septuagénaire n’a pas fini de nous faire mordre à l’hameçon. Le disciple de feu Bergman – certainement affecté par sa disparition récente – est passé maître dans l’art de manier l’ambiguïté. De montrer la rouille des êtres. De raconter une histoire très noire et très belle avec la simplicité classique des grands.
Le Rêve de Cassandre est le plus beau film de Woody Allen depuis longtemps.
Romain Le Vern
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