En 2000, Jiang Wen signait avec
Les démons à ma porte, un pamphlet antimilitariste hallucinant sur la guerre sino-japonaise qui osait sauvagement rire des choses les plus affreuses et plaçait le réalisateur chinois quelque part entre Kusturica, Kurosawa et Fellini. A l'époque, la révélation était d’autant plus fracassante qu’il ne s’agissait que d’un second long métrage, beau comme un premier (
Sous la chaleur du soleil en 1993, inédit dans l'Hexagone), sublimement mis en scène par un artiste essentiellement repéré comme comédien (il joue d'ailleurs dans chacun de ses longs métrages). On était sans nouvelles de ce cinéaste rare (trois films en quinze ans de carrière) depuis maintenant huit ans (ce qui fait long pour le fan). Une absence qui pourrait s’expliquer par les nombreux problèmes que
Les démons à ma porte a connu avec le pouvoir rouge (les censeurs chinois n’ont pas hésité à mettre la pression sur les sociétés de production associées au projet, en allant jusqu’à scruter tout ce que l'homme racontait dans les interviews à l’étranger pour le blacklister). Sans doute pour aplanir les conflits, Jiang Wen a voulu rassurer avec
Le soleil se lève aussi, un film moins ouvertement agressif et donc forcément moins percutant que le précédent. Il n'empêche: l'ami Wen n’oublie pas de changer de directions toutes les vingt minutes et de prendre des risques considérables. Le résultat qui ressemble à une succession de tonalités différentes et contient plusieurs films en un, s'apparente à un mets épicé relevé par une incroyable audace visuelle et une énergie du tonnerre.
LE SOLEIL SE LEVE AUSSIUn film de Jiang Wen
Avec Jaycee Chan, Joan Chen, Cui Jian, Wen Jiang, Kong Wei
Durée : 1h56
Date de sortie : 13 août 2008Jiang Wen ressemble à un prêtre défroqué qui aurait vu l'enfer. Après les mémorables
Démons à ma porte qui reste encore maintenant ce que le cinéma chinois nous a offert de mieux ces dix dernières années, doux euphémisme de déclarer qu'il était attendu au tournant avec la promesse d'un nouveau "chef-d’œuvre obligatoire". Coupons immédiatement court aux fantasmes : Jiang Wen ne réalise pas un nouveau monument d’insolence. Il se contente juste – et c’est déjà immense – d’orchestrer un film incroyablement foisonnant d’un point de vue visuel dont la seule faiblesse serait d’être finalement anecdotique dans ce qu’il raconte. Plusieurs histoires en une (et donc plusieurs films en un seul bloc): primo, une mère de famille folle file des baffes à son fils, lance des objets en l'air, flotte sur l’eau, grimpe aux arbres, balance des cailloux, rigole avec des mômes, creuse des trous, casse toute la porcelaine de mamie et hurle un prénom russe bizarroïde. Pour cacher un effroyable passé. Deusio, un professeur est harcelé par des filles échappées d'un film de Tinto Brass qui se détruisent d’amour et rivalisent de provocations sous ses yeux ébahis. Juste pour stimuler la libido et retourner la tête d'un pauvre homme. Tertio, un homme s’installe dans une communauté rurale, découvre les joies de la chasse avec des enfants, abuse de la trompette, casse les oreilles de tout le monde (du spectateur le premier), abandonne un peu trop sa femme et fouille dans son cœur de bête. Pour comprendre le pourquoi du comment. Trois destins, trois genres différents (tragédie burlesque tendance mélodramatique, fable morbide et odyssée fantastique) liés par un personnage central: le fiston un peu niais de la maman foldingue du début qui part à la recherche d’un père. Pour mettre un visage sur une photo.

Quête identitaire, folie menaçante, désir érotique et rivalité amoureuse se cognent au centre d'un écheveau survitaminé filmé par un furieux qui se contrefout des leçons de grammaire cinématographique et préfère l'audace inouïe d'un plan (la mère qui harcèle le fils parano lorsqu'il nage paisiblement dans le premier segment, contre-plongée sous l'eau) à la tranquillité pépère du cinéma de papa mou du genou. Audace permanente qui se répercute tout le long de ce trip poético-sentimentalo-lyrique totalement bordélique et totalement maîtrisé (sic). Pour donner un avant-goût de ce goût nouveau, disons que c'est un peu comme si les univers de David Lynch et Emir Kusturica - impossible de trouver plus antinomiques - se superposaient le temps d’un voyage au bout du monde, sans souci de limpidité. Souvent énervée, la caméra fusille tout ce qui bouge et traque les détails absurdes sous forme de vignettes colorées: une femme tout désir dehors qui aime à se faire pincer les fesses lors d’interrogatoires insolites; une mère de famille qui aime à sauter d’un arbre pour faire peur à son fils débile; un Anthony Wong revenu de son passé mouvementé et devenu attraction sexuelle ambulante qui affiche une moue perplexe lorsque les demoiselles émoustillées se crêpent le chignon devant lui (c'est le côté Fellinien de Wen); deux héroïnes qui parcourent passionnément le désert sur des chameaux rigolards; des personnages qui communiquent au-delà des barrières linguistiques...
Certains risquent de ne pas comprendre toutes ces motivations. Il vaut mieux oublier ses prétentions rationnelles au vestiaire pour profiter pleinement du voyage. Mais comme toujours avec ce genre de programme inclassable, si on ne manque pas de savourer la profusion de moments brillants, on peut trouver que le cinéaste prend beaucoup de détours alambiqués pour raconter des histoires vouées à la fantasmagorie et qui, remises dans leur contexte, paraissent plutôt banales. Impression renforcée par le fait que Jiang Wen traite de la révolution culturelle dans les années 70 en risquant par intermittences de tomber dans l’image d’Epinal qui fait frémir. On veut bien penser que cela s'inscrit dans un mode parodique mais le brassage des genres (et des gens) ressemble plus à une alternative pour ne pas prendre de risques politiques. Le casting est extrêmement révélateur de cette détermination à "brasser": Jiang Wen dans l’un des rôles principaux mais également Joan Chen (vu dans
Lust, Caution), Jaycee Chan (fils de Jackie), Anthony Wong (ancien contaminé d'Ebola) ou encore Zhou Yun (épouse du cinéaste). Ce n'est pas un défaut, c'est même compréhensible pour l'artiste qui n'a pas envie d'être interdit de tourner dans son pays (les censeurs doivent veiller au grain). D'ailleurs, on ne retient au final qu'une chose - essentielle - dans ce film fou: une envie vitale de faire du cinéma.

Les démons ne sont plus à la porte du film, ils ont envahi sa texture. De l’introduction à la conclusion, la mise en scène est sous amphétamines. Le montage, nerveux. La musique Joe-Hisashienne. En salopant la logique, Jiang Wen préconise que l’on jouisse de ce rebus à rebours sans se poser de questions et demande que l'on savoure des images travaillées avec la précision d’un orfèvre pour le simple plaisir des mirettes. Chez lui, chaque séquence possède une couleur, une intensité, une cadence et une identité uniques. Avec à la clé une fin inoubliable, précédée d'une autocitation hystérique et virtuose à son précédent long (la grande fête sous speed), qui justifie le long fil narratif sinueux. Une telle précision et une telle démesure peuvent légitimement épuiser les moins gaillards. Deux trois baisses de régime à mettre sur le compte d'un enthousiasme slave "qui trucule" façon Kustu. Possible. Pourtant, en dépit de ses écueils et ses tremblements (et peut-être aussi grâce à eux), ce film farcesque et épique, poétique et solaire ne ressemble qu’à son auteur: Jiang Wen. Le soleil du titre, c'est lui. Et personne d'autre. C’est aussi son art: il peut nous raconter ce qu'il veut; on n'a qu'une seule envie: tout gober. Profitez-en à loisir: il y a plus de cinéma ici que dans la majorité des films actuellement à l’affiche.