Antoine perd son temps dans son agence bancaire en plein Quartier Latin, Natalia guette insolemment des nouvelles d’un proche condamné à mort dont elle sait qu’il va bientôt mourir et Monsieur Jules passe ses jours à boire et discuter. Dans un Paris éclatant et rayonnant, ces trois individus vont pourtant être amenés à se rencontrer, se parler pour finalement ne plus se quitter. Telle est l’histoire véritablement originale du premier film d’Illan Flammer,
Le temps d’un regard.
LE TEMPS D'UN REGARD Réalisé par Ilan Flammer
Avec Mathieu Demy, Marina Hands, André Wilms
Date de sortie : 28 Novembre 2007
Quête d’une présence, d’un regret à combler et monotonie d’une existence sans relief qu’obnubile une manie obsessionnelle, voici ce que nous suggère
Le temps d’un regard. Et ce n’est pas rien pour notre cinéma national car en s’appuyant sur une trame et un sujet rebattu qui pourtant inquièterait au premier abord, ce premier film réussit la gageure de séduire et de s’avérer malgré tout comme l’excellent représentant de ce que le film Français devrait généralement être.
Mettant ainsi à l’honneur un cinéaste fin, doué d’une subtilité peu commune,
Le temps d’un regard dispense en effet à son spectateur, un sentiment quasi ineffable, celui d’une plénitude narrative que sert avec à-propos un sens aigu et éblouissant du cadre. De fait, l’intérêt de ce métrage est plus que grand par la lumière et la sensibilité qu’il construit tout d’abord, puis porte sur les choses et les êtres par la suite. Il les saisit en les effleurant, les fait se mouvoir avec aisance et insouciance, tout en leur apportant fragilité, humanité et candeur. Véritable portrait croisé d’une manière d’être au monde,
Le temps d’un regard insiste sur l’instant qui porte et le décisif moment où les choses basculent. Dés lors, la machine est lancée et ne peut plus que s’emballer. Pour mieux nous emporter.
En suivant la vie atone d’Antoine, un jeune employé de banque que le travail ennuie et qui ne se passionne que pour la routine de son existence, Ilan Flammer sonde ce qui fait le quotidien délicat et déprimant du plus grand nombre, tout en cueillant ça et là, les indices qui prouvent qu’un ailleurs existe, pour lui. Pour eux. Détaillant leurs habitudes, des plus anecdotiques jusqu’aux plus inattendues et leurs travers, le jeune cinéaste nous mène ainsi à la rencontre de personnages denses et parfaitement écrits qui voisinent déjà les uns avec les autres avant de se saisir au gré d’un hasard qui n’en est déjà plus vraiment un.
Tantôt au café, dans un square, une boulangerie ou une maison perdue en lointaine banlieue, chacun des êtres que croque le jeune cinéaste offre son lot de peines, de doutes et révèle à merveille, ses fêlures et ses roueries. Ainsi, tout en refusant de sacrifier au pathos habituel de ce genre de drame intimiste et urbain, dans un Paris que gorge de lueur et de chaleur, un temps estival,
Le Temps d’un regard nous gratifie de trajectoires heureuses et croisées qui s’épanouissent avec notre plaisir de cinéphile et d’amateur d’instants suspendus.
Tous réunis sous le sceau du manque et de l’appréhension, nos trois compères, Antoine, Jules, et Natalia sont pourtant en phase de recherche, en pleine sollicitation d’un ailleurs et d’un temps meilleur. Antoine est épris de Madame Agnès que joue Fanny Cottençon, Natalia d’un prisonnier Américain condamné à périr dans le couloir de la mort et Monsieur Jules de s’enivrer pour oublier une vie trop rangée, qu’un jour, il a su faire basculer pour accéder à une liberté nouvelle, soudaine.
Le temps d’un regard n’est plus alors que la continuité radieuse qui va les mener, non sans rires ou émotion, vers une plus grande connaissance d’eux-mêmes et de leur prochain. Vers une rencontre finalement possible et pourtant dès le départ, abruptement refusée. Vers leur destin commun en somme.
Ainsi, malgré ce côté très écrit, malgré sa ferveur si éloignée de ce genre apathique et mortifiée qu’est le drame Français,
Le temps d’un regard opère et distille des moments – infiniment agréables - de doute, de peine et de joie. A tel point que l’on sort de ce film, le sourire aux lèvres, surpris et heureux d’avoir vu se croiser et avancer ensemble, trois êtres au comportement pourtant étrange, parfois déviant et en tous points, surprenant.
Bien loin des mélodramatiques dont notre production hexagonale semble raffoler et regorger,
Le temps d’un regard jouit d’une aura supérieure et convainc dès ses premières images. Par ce que le format est tout de même très court et l’histoire remarquablement montée, on ne peut donc que trouver un plaisir certain et de l’intérêt à succomber à ce premier long d’un cinéaste qui – espérons-le – saura renouveler un essai si prometteur. Alors laissez vous tenter par
Le temps d’un regard, car il est bien possible qu’en un seul et même instant, vous vous rendiez compte que vous êtes déjà totalement séduit.
Jean-Baptiste Guégan