Comment meurt-on aujourd’hui ?
Le temps des adieux, chronique d’une disparition en cours, interroge intelligemment l’ultime tabou occidental, pour un film bouleversant parce qu’aussi tendre que lucide.
LE TEMPS DES ADIEUXUn film de Mehdi Sahebi
Avec Guiseppe Tommasi
Durée : 1h03
Date de sortie : 31 octobre 2007«
Je suis prêt à mourir. Est-ce qu’on continue ? ».
Dans une heure et trois minutes Giuseppe Tommasi sera mort. Ce Suisse était un junkie de 44 ans, atteint du Sida et d’un cancer de la clavicule.
Le temps des adieux suit ses derniers mois en clinique. Une heure trois minutes pour résumer une vie alors qu’elle va quitter un corps. Par l’initimité d’une image vidéo, Tommasi fait son bilan. Histoire de partir en paix, si possible. Pas de larmes, pas d’apitoiement. Juste le parcours d’un gars pas tout à fait ordinaire. Son C.V est celui de n’importe quel candidat aux faits divers : fils d’immigré italien placé par la D.A.S.S locale pour avoir fait partie d’une famille trop nombreuse logeant dans un appartement trop petit pour remplir les lois suisses sur l’hygiène familiale. Une famille adoptive qui le prend comme enfant par défaut, un mariage avec enfants qui bat de l’aile et la fuite dans la défonce. Tommasi raconte sa vie face caméra avec une absolue honnêteté.
Pour ses derniers mois de vie, il a décidé de reprendre les rênes de son destin, pour solder les comptes de son karma, mourir non pas en junkie, mais en homme.
Le temps des adieux est une sorte d’ultime négociation avec son destin. Mais aussi avec la mécanique corporelle quand elle commence à nous échapper. Mehdi Sahebi s’astreint au même discours que celui de Tommasi : plus de mensonges ni de fuites en avant, juste la conscience des réalités d’une situation extrême. Il filme sans fard ce mourant, ne détournant jamais ni l’objectif, ni un sens de l’objectivité, pour une captation sur le vif d’une agonie faite de douleurs mais aussi de satisfactions. Aucune trace de voyeurisme ou d’exhibitionisme. Encore moins de cours de morale. On n’est pas dans une campagne de pub signée Toscani pour Benetton. Ni dans un film coup de gueule d’Ulrich Seidl. Il n’est pas question ici de pointer du doigt les dysfonctionnements d’une société ou les incapacités du corps médical à soulager des souffrances. Il est de toutes façons trop tard pour poser ce genre de questions.
Le Temps des adieux n’a qu’une ambition : être dans l’instant présent pour accepter sans colère, sans aigreur ni peur l’impermanence des choses. Ce regard frontal est plus difficile à supporter que certaines images du film (Giuseppe se fait son dernier shoot, Giuseppe dans ses dernières discussions avec ses enfants) parce que doux, en état de résilience. Mais aussi parce qu’il s’attaque au plus grand des tabous occidentaux, la perception de la mort. Il est forcément dérangeant de voir un homme qui devient lumineux, sage à son approche ; de voir une mort devenir une déchirante leçon de vie. Surtout quand en parallèle, le corps s’altère toujours plus rapidement. Plus encore que par l’idée d’un homme qui gagnerait un supplément d’âme au moment de disparaître,
Le temps des adieux bouleverse en rappelant que la mort, pour aussi douloureuse qu’elle puisse être n’est pas forcément violente, peut être une source de paix. Que le plus difficile n’est sans doute pas de mourir, mais de savoir s’imprégner de la vie. En effectuant un travail de reconnexion avec des questionnnements fondamentaux que l’on a tendance à refouler, cacher dans un coin de notre inconscient,
Le temps des adieux devient bien autre chose qu’un documentaire en conditions extrêmes, un film humaniste et indispensable.
Alex MassonLes documentaires tragiques, à la nudité fracassante, ont quelque chose d’absolument magique. Comme s’ils réussissaient là où la fiction échoue parfois, quand elle cherche à exprimer la douleur sans pudeur ni voyeurisme, mais qu’elle aboutit à un pathos convenu.
Le temps des adieux est un documentaire consacré aux derniers jours d’un homme, Giuseppe Tommasi, âgé de 44 ans, très gravement malade. Il est, depuis longtemps, un junkie séropositif. Il a eu deux enfants, il était marié, menait une vie de famille presque sans trop de heurts. Et puis un jour tout a lâché, il a sombré, sans travail, sans domicile fixe, dans la drogue. Il a peu à peu perdu prise sur tout ce qui constituait jusqu’alors une vie à peu près rangée.
Le neuvième mois avant sa mort commence le tournage du
Temps des adieux. Enthousiaste à l’idée de participer à ce documentaire qui lui est consacré, celui qui se sait mourant décide alors de redonner enfin un sens à son existence, de faire de ses derniers jours non pas seulement un long et douloureux cheminement vers la mort, mais également une forme de rédemption, une réconciliation avec la vie qui passe, avant tout, par un intense travail de réflexion.
C’est probablement ce qui émeut le plus dans
Le temps des adieux, cette faculté impressionnante dont fait preuve Giuseppe Tommasi à adopter une distance critique presque objective au sujet de sa propre mort, de son trajet personnel, de ses errements. Sans aucune forme de complaisance, le mourant s’analyse, se scrute dans les moindres détails. Sans cette propension à la réflexion, ce film n’aurait sans doute pas été possible, il aurait perdu tout son intérêt.
Car le documentaire de Mehdi Sahebi suit, sans s’en détourner, la figure de cet homme mourant durant 63 minutes. Il préfère concentrer la majeure partie des cadres et des gros plans sur son visage à lui, bien qu’émacié, travaillé par la douleur des métastases grandissantes, plutôt que sur ceux de son entourage. De la fille de Giuseppe nous ne voyons que le dos et la chevelure de son fils, juste ce regard résigné, doux, lorsqu’il voit son père pour la dernière fois ou quand il jette les cendres de Giuseppe dans la nature.
Le Temps des adieux se déroule sans autre bruit vraiment que celui de la voix de Giuseppe, qui raconte, explique, pose quelques questions, les laisse parfois sans réponses… Il raconte son enfance difficile de fils d’immigrés italiens, allume une cigarette, évoque les difficultés rencontrées dans sa famille d’accueil, allume une seconde cigarette. Il reconnaît ses erreurs, humblement. Sans pitié avec lui-mÍme, il ne veut tout de mÍme pas qu’on le laisse dans un état végétatif, car il craint trop l’inconscience, lui qui, jusqu’à la fin, ne peut s’empÍcher de poser tout autour de lui un regard d’une lucidité extrême.
Avec un courage démesuré, il renoue contact avec ses enfants et en douceur leur fait ses adieux. A l’approche de sa mort, celle par laquelle le documentaire a commencé, il ose affronter tout ce qui l’empÍchait jusqu’alors de vivre en paix avec lui-mÍme.

Mais peu à peu, à mesure que le champ de vision s’élargit et que les gros plans sur le visage de Giuseppe se font plus rares, l’homme se fait plus maigre encore, plus fragile. La lumière blanche de l’hôpital où il agonise se fait toujours plus crue, plus violente encore que les rayons qui détruisent chaque jour un peu plus un corps qu’on croirait par instant transpercé par la lumière. Le visage ressemble de plus en plus à celui du Christ, et la vision de ces yeux immenses, de ce teint toujours plus jaune donnerait presque la nausée, tant elle signifie la souffrance incommensurable de celui qui agonise. Les dernières minutes du film deviennent difficilement soutenables, et la mort de Giuseppe, dévoilée par la caméra, comprise par le spectateur au mÍme moment que les infirmières qui le pleurent, est peut-Ítre le seul instant du documentaire de Mehdi Sahebi où la pudeur aurait été de mise.
Heureusement, la blancheur de cire du cadavre et ses lèvres bleues sont bientôt remplacées par le geste ferme et calme de Valentino, le fils que Giuseppe croyait empli de rancœur, qui verse les cendres de son père dans l’eau. Dans cette tranquillité nostalgique, dans ce mouvement lent et ce regard à peine triste semble se trouver résumée toute la beauté de l’amour filial. Et on se surprend à penser que, oui, vraisemblablement, Giuseppe Tommasi aurait été bouleversé par ce témoignage d’amour…
Mathilde DurieuxRetrouvez la galerie photos page suivante...