1. >
  2. >
  3. >Critique Le Temps Des Gitans

Le Temps des Gitans

La critique d'Excessif

0/5
temps_des_gitans_cinefr L'HISTOIRE : La dramatique vie de Perhan, fils naturel d'un soldat et d'une Tzigane, qui rêve d'un avenir riche et heureux. Elevé par sa grand-mère qui l'adore, il est bientôt arraché à elle et part en Italie travailler pour un trafiquant d'enfants. Il reviendra au pays mais ne réussira pas à réaliser son rêve.
Près de vingt ans après sa sortie au cinéma, et conjointement à sa première édition en DVD, le sublime Temps des Gitans d’Emir Kusturica ressort en salles au cinéma. Chef d’oeuvre esthétique et lyrique qui transporte par sa puissance émotive, cet hymne au peuple gitan est aussi une tragique histoire d’amour inoubliable. Courez, courez vers le cinéma le plus proche, car voici que revient Le Temps des Gitans.

LE TEMPS DES GITANS
Un film de Emir Kusturica
Avec Davor Dujmovic, Bora Todorovic, Ljubica Adzovic, Husnija Hasimovic
Durée : 2h22
Date de sortie : 13 juin 2007


Perhan, un jeune gitan orphelin élevé par sa grand-mère guérisseuse, est amoureux d’une jeune fille nommée Azra. Vivant avec son oncle cavaleur et joueur et sa sœur infirme, Perhan n’a pas d’argent pour se marier mais possède des dons de télékinésie. Accompagnant sa sœur à l’hôpital prise en charge par un gitan truand, Perhan se retrouve malgré lui en Italie. Perdant son innocence, il devient le fils spirituel de ce trafiquant d’enfants…

Trois ans après sa Palme d’Or pour son deuxième long métrage Papa est en voyage d’affaires, Emir Kusturica livre un chef d’œuvre du septième art récompensé par le Prix de la Mise en Scène à Cannes en 1989. Sublime histoire d’amour où se mélangent le drame, la tragédie, le burlesque, le poétique, l’onirique et le magique, Le Temps des Gitans est une fable cruelle imprégnée de la culture gitane, d’une force visuelle, d’une intensité dramatique et d’une puissance émotive et lyrique inouïes. Un film exubérant, généreux et vibrant de vie porté par la grâce de deux acteurs amateurs aujourd’hui disparus, Davor Dujmovic et Ljubica Adzovic.

Ayant grandi au contact de la communauté gitane, Emir Kusturica leur offre un film à leur image, exubérant et chamarré, avec leur mythologie en toile de fond, et où les joies et les peines s’expriment dans toute leur intensité à travers la musique et la fête. Véritable hymne au peuple gitan, Le Temps des Gitans en reprend les symboles et les coutumes comme la fête de la Saint-Georges, mais propose surtout une fable tragique et joyeuse où se trouvent figurés la destinée et l’errance d’un peuple abandonné par Dieu.


L’histoire d’amour désespérée de Perhan pour Azra vient ainsi illustrer la perte de la foi à travers cet idéal d’un amour d’enfance perverti par l’argent, le vice puis emporté par la mort, comme une malédiction qui viendrait inéluctablement briser le rêve de pureté des gitans. Innocent et pur, Perhan va suivre un chemin initiatique qu’il croit le mener au paradis alors même qu’il le conduit en enfer, offrant le sacrifice de sa pureté pour l’amour d’Azra et de sa famille en gagnant de l’argent sale, avant de constater que la pureté a aussi déserté le corps de sa promise. S’obstinant sur un mauvais chemin en envisageant d’exploiter l’enfant d’Azra, il faudra que la volonté divine frappe à nouveau en la faisant succomber lors de l’enfantement pour que Perhan réalise la perte de la foi qui l’a conduit à cette errance et qu’il prenne enfin le chemin de la rédemption. Mais les voies du Seigneur sont impénétrables et chaque pas que Perhan croit faire en direction du ciel, il le fait en réalité en direction de la terre. Ainsi, de la même manière que sa grand-mère guérisseuse pensait faire le bien en sauvant l’enfant d’Ahmed, chaque décision de Perhan est marquée du sceau du destin. S’il a reçu de sa grand-mère certains dons, Perhan, orphelin de mère et bâtard abandonné par son père, ne parviendra jamais à s’extraire du cycle tragique de sa destinée et reproduira in fine le même schéma pour sa descendance.


Histoire d’amour sublime condamnée d’avance par le destin, Le Temps des Gitans est ainsi une tragédie, mais à l’instar des tenues chamarrées des gitans et des personnages pittoresques, le film est aussi traversé de délicieux moments burlesques, notamment sous le patronage de Charlot. Patchwork de genre et de ton, l’univers baroque du réalisateur se révèle par une fusion du réalisme et de l’onirique, par un mariage du poétique et du magique, par le passage constant du désespoir à la joie, du drame à la fête. De la même manière, les traditions culturelles gitanes présentes tout au long du film, des superstitions à la mythologie du dindon en passant par la musique, sont mélangées avec des références culturelles cinématographiques ou littéraires plus ou moins explicites, formant un ensemble étrangement cohérent, éminemment sensible, parfaitement lié.


Ce syncrétisme culturel et esthétique renvoie d’ailleurs à l’identité des gitans, s’imprégnant des cultures et des pays qu’ils traversent. Chaque plan du film est alors un émerveillement, une surprise inattendue, une continuité dans la rupture qui forme un fantastique canevas d’ensemble, en dévoilant derrière chaque détail pittoresque un dessein qui fait sens et forme la polyphonie du film.

Si chaque image fait sens, plusieurs séquences sont aussi, voire surtout, une symphonie visuelle où la démesure esthétique rend compte de l’exubérance gitane. Parmi elles, la fête de la Saint-Georges reste une scène d’anthologie où la sublime musique de Goran Bregovic vient magnifier la formidable évocation onirique du mariage entre Perhan et Azra, porteuse d’une multitude de symboles. La force visuelle de Perhan lévitant au-dessus du fleuve combinée à la puissance lyrique du thème Ederlezi procurent alors une intense émotion esthétique qui vient s’incarner dans les larmes de la magnifique Ljubica Adzovic. Mais Emir Kusturica n’a pas besoin d’avoir uniquement recours au rêve pour représenter la vie excentrique et exubérante de la communauté gitane. La magie, la folie et le poétique en sont des véhicules tout aussi puissants, que ce soit dans la télékinésie de Perhan, dans la suspension de la maison par son oncle ou dans ces jeux d’enfants où une boîte en carton devient une maison mobile. Fidèlement à l’identité gitane, la musique tient aussi une place prépondérante dans le film et transmet surtout des sentiments d’une profondeur et d’une intensité magnifique.


Que ce soit lors des fêtes ou lors des mariages, lors du départ de Perhan et de sa sœur ou lorsqu’il revient au village, dans les décès ou dans les rêves, la musique transmet une émotion qui gronde de vie, de joie ou de douleur en mettant à nu les sentiments des personnages. Les émotions sublimes qui transitent par le jeu des acteurs, vivant les sentiments avec une générosité palpable, comme lorsque Perhan, ivre de douleur, se perd dans le chant des musiciens à la suite de l’infidélité d’Azra, viennent alors résonner avec d’autant plus de force et d’impact.

Si Emir Kusturica est un formidable conteur, faisant jaillir le sens et l’émotion dans une symphonie visuelle touchant au sublime, c’est aussi un excellent metteur en scène comme en témoigne, si besoin en était, le plan-séquence du générique. De plus, mélangeant acteurs professionnels et acteurs amateurs, gitans et gadjos, il fait preuve d’une remarquable direction d’acteur parvenant une fois encore à fonder une unité dans l’hétérogénéité, et tirant de chaque interprète un personnage et un jeu fabuleux. Parmi ceux-là, la composition de Davor Dujmovic, interprétant Perhan, et de Ljubica Adzovic, véritable gitane incarnant sa grand-mère, touche à l’excellence en apportant une crédibilité, une présence et une émotion des plus belles, et révélant par moment de véritables états de grâce. Film sublime d’une puissance émotive et esthétique extraordinaire, Le Temps des Gitans est un incontournable chef d’œuvre qui exhale toute la vitalité et l’énergie du peuple gitan.

Le verdict des internautes

Total des votes : 0

Les notes des internautes

  •  
    Scénario
  •  
    Réalisation
  •  
    Acteurs
  •  
    Musique

Les meilleures critiques

logAudience