Comment réussir à se renouveller totalement lorsqu'on a déjà signé une oeuvre riche en chef d'oeuvre. Hayao Miyazaki répond à cette question avec Le Voyage de Chihiro, le point d'orgue d'une production dont le mot-clé est imaginaire. Une réussite totale, et déjà un classique.
LE VOYAGE DE CHIHIRO
Année : 2001
Réalisateur : Hayao Miyazaki
Durée : 2h05
Sortie le : 10 Avril 2002
Parce qu'il a déjà signé quelques unes des plus belles pages de la Science/Heroic fantasy (Nausicaa, Princesse Mononoke, Laputa) ainsi que des poèmes allégoriques sublimes (Porco Rosso, Totoro, Kiki Delivery Service), tous centrés autour du thème du passage à l'âge adulte, Hayao Miyazaki semble avoir décidé, avec Le Voyage de Chihiro, de clarifier sans plus de détour les intentions pédagogiques qui sous-tendaient toute son oeuvre placée sous le signe du parcours initiatique. Sur le papier, rien de plus évident, donc, que cette histoire linéaire autour d'une jeune fille, Chihiro, en route avec ses parents pour sa nouvelle école. En cours de voyage, ils font une halte à proximité d'un antique portail, au-delà duquel s'étend un village abandonné mais dont les restaurants proposent des mets raffinés et encore fumants. Les parents de Chihiro ne peuvent résister à l'appel des senteurs exquises, tandis que l'enfant préfère visiter les lieux. Mais à son retour, horreur !, ils se sont transformés en porcs insatiables tandis qu'autour d'elle, alors que la nuit tombe, commence la sarabande des spectres. Stupéfaite, Chihiro découvre que son propre corps devient translucide. Un jeune homme surgit à son secours et lui promet qu'elle pourra bientôt quitter cet endroit magique avec sa famille, mais pour l'heure, il lui faut se faire accepter au sein de l'étrange communauté des Bains Publics pour Dieux de la sorcière Yu-Baba... Et convaincre cette dernière de lui confier un job !
Contrainte de gagner son pain par le travail en nettoyant les bassins où viennent se purifier les esprits de la nature, de maîtriser les ficelles de son (premier) métier, d'assimiler les subtilités relationnelles d'un monde surnaturel, Chihiro apprend ... la vie, tout simplement. Elle prend ses responsabilités et arrive progressivement, et au seul prix de ses efforts, à imposer sa personnalité et son individualité, non pas en rejetant le système mais en prouvant qu'elle est digne de gagner son autonomie. De là la métaphore du nom, perdu par tous les prisonniers du monde des spectres. Celui qui se fond dans la masse et obéit aveuglément est progressivement dépouillé de toute identité et oublie jusqu'à son propre nom. Discipline et personnalité, telles sont donc les deux mamelles de l'émancipation vue par Miyazaki. Le vieux maître, qui devait raccrocher les gants après Princesse Mononoke, est donc revenu à la réalisation pour ce testament, un authentique acte de passation de pouvoir générationnel. Cruellement privé de son successeur le plus évident à la tête des studios Ghibli avec le décès en 1998 de Yoshifumi Kondo, réalisateur du génial Si tu tends l'oreille, Miyazaki témoigne ici de sa foi en une jeunesse idéalement honnête et droite, rêveuse mais loyale, patiente et tenace. Les plus matérialistes peuvent aisément voir dans Le Voyage de Chihiro un véritable avis de recherche, celle de la perle rare capable de reprendre le flambeau...
Joignant l'acte à la parole, Miyazaki livre du même coup un manifeste ahurissant d'inventivité, une invitation à laisser l'imaginaire divaguer en liberté, se promener nonchalamment dans les coursives d'une rêverie foisonnante et sereine, décalée et crédible tout à la fois. Si l'on reconnaît continuellement son univers, son style mélancolique et doucement lyrique, son aisance à recréer icônes surréalistes et décors verdoyants, à animer les éléments, Miyazaki s'aventure tout de même en des contrées où il n'a jamais mis les pieds, ni personne d'autre d'ailleurs. Le sentiment de dépaysement total peut dérouter. Et c'est encore heureux!
Inutile de tenter d'apporter une lecture anylitique à chacun des éléments folkloriques et baroques qui peuplent le monde Lewis Carrolien de Chihiro, mieux vaut se laisser porter par le rythme d'abord lent du récit, où se met en place la logique très matérialiste du monde de Yu-Baba. On est d'ailleurs surpris par un tel soucis du détail, une mise en place aussi méticuleuse et progressive. Mais l'action s'emballe rapidement et l'histoire part alors dans tous les sens sans jamais vraiment agencer les pièces du puzzle. Les créatures hallucinantes et facétieuses se succèdent mais le mystère reste entier. On murmure ici et là que Miyazaki n'aurait écrit son scénario que jusqu'à un certain point, s'abandonnant ensuite à l'improvisation. En ne sachant pas où il allait, il illustrait ainsi à la perfection cette plongée dans l'inconnu... Que cette rumeur soit fondée ou non, Miyazaki a surtout cherché à s'affranchir des clichés, jusqu'à son personnage principal, une jeune fille bien différente (et à priori moins attachante) de ses héroïnes précédentes. Mais on l'a vu, l'artiste, toujours la tête dans les nuages, garde cette fois solidement les pieds sur terre...
On conserve finalement de Chihiro le souvenir d'une multitude de scénettes inédites partout ailleurs, d'une narration libre et audacieuse accusant une affolante jeunesse, d'images, de paysages, de décors, de silhouettes uniques, du genre qui restent à jamais gravés dans le coeur après un beau, un très très beau voyage.