Sur les pas du retour, Davide Ferrario et Marco Belpoliti nous invitent à refaire le voyage qui ramena d’Auschwitz jusqu’en Italie, Primo Levi. Ainsi, via ce documentaire hautement recommandable, traversera-t-on à leurs côtés, la Pologne, l’Ukraine, la Biélorussie, la Slovaquie et bien d’autres contrées encore, pour renouer avec les lieux qui ponctuèrent le retour au pays de l’auteur de
Si c’était un homme tout en posant un regard lucide et étonnant sur chacun d’eux.
LE VOYAGE DE PRIMO LEVIUn film documentaire de Davide Ferrario
Avec Davide Ferrario, Primo Levi, Andrzej Wajda, Marco Belpoliti, Mario Rigoni Stern
Durée : 1h32
Date de sortie : 12 mars 0827 janvier 1945, Primo Levi sort libre et vivant du camps d’extermination d’Auschwitz avec pour seule envie,celle de renouer avec la lumière de son pays d’origine, l’Italie, débarrassée depuis du fascisme mussolinien. Or, malgré l’horreur laissée derrière lui, le trajet du retour sera loin d’être direct et le conduira dans un voyage de plusieurs milliers de kilomètres qui durera près de dix mois. Ce parcours lui inspira d’ailleurs un livre,
La trêve, ouvrage sur lequel soixante ans plus tard, Davide Ferrario et Marco Belpoliti, son scénariste s’appuient pour revenir sur les traces de l’auteur, et raconter autant ce périple que le destin de cette Europe prise alors entre sa libération du joug nazi et le spectre d’une nouvelle occupation, cette fois-ci soviétique.
Road movie passionnant qui met en scène au présent, chacune des villes traversées par l’auteur d’
A une heure incertaine, Le Voyage de Primo Levi traverse cette région qui s’enferma très vite, contrainte et forcée, derrière le rideau de fer et le souvenir impérissable qu’il laissa. Auschwitz, Katowice, Cracovie, Novograd Voljinsky, Stargle Dorghi, Prypiat, Curtici et Turin enfin, voici la liste des étapes comme autant d’arrêts forcés que connurent ceux qui voulurent rentrer chez eux, une fois sortis des camps. Ponctué de lectures off du magnifique texte de
La Trêve, le documentaire revisite ainsi ces endroits à l’aune de notre temps et de leurs destinés d’après la Seconde Guerre Mondiale. Et il les explore au travers du rapport qu’ils entretiennent à leur passé populaire et démocratique, tout en n’omettant jamais d’introduire en leur sein, le souvenir et la parole de Primo Levi, en guise de magnifique contrepoint critique.
Ainsi, en sus de marcher dans les pas de celui qui s’enleva la vie en 1987, les auteurs du métrage nous gratifient d’un portrait lucide et amer, celui de ces pays forcés de s’inféoder à l’URSS d’alors pour vivre, comme c’est hélas encore le cas actuellement en Biélorussie, le despotisme et une planification autoritaire. Visage d’un passé qui ressurgit par le jeu des temporalités et de leur confrontation, mais aussi par le truchement fragmentaire de rencontres, de visites et autres témoignages,
le Voyage de Primo Levi investit donc ces lieux si divers pour mieux nous livrer leur vérité, de la découverte de l’horreur concentrationnaire jusqu’aux affres du totalitarisme et de ses conséquences durant la Guerre Froide.
De fait, en s’intéressant aux origines du présent dans le rapport qu’il entretient au passage et aux espoirs de Primo Levi, se révèlent le profond scepticisme de cette autre Europe face à l’avenir, ses vieux relents racistes et xénophobes mais aussi l’ampleur de ses fêlures. Ainsi, met-il au jour les drames qui peuplèrent cette Mitteleuropa : l’explosion de Tchernobyl via l’exploration de la ville déserte et interdite de Prypiat dans laquelle – comble du cynisme – fut tourné il y a quelques années,
Le Retour des morts vivants 4 ; la propagande d’Etat chère encore à Louchenko en Biélorussie ; la peur et le devoir de silence en Ukraine ; la pauvreté absolue en Moldavie. Autant de pays las et transis après la chute de l’URSS qui vivent encore le communisme autoritaire comme une nostalgie et un regret doux-amer.
Périple fou dans le temps et l’espace d’une Europe Centrale qui n’est plus et se conjugue autrement aux portes de l’Union Européenne,
Le Voyage de Primo Levi impose un regard particulièrement mesuré sur l’évolution de ces Etats nouvellement libres comme Primo Levi le fut après Auschwitz et la relation brève qu’il entretint avec chacun. Opportun et très appréciable, captivant et sans fausses notes conséquentes hormis un recours parfois délicat à la musique, le film de Davide Ferrario séduit immanquablement et s’inscrit comme le documentaire et le programme idéal à voir face à la vacuité filmique de
Mein Führer. Remarquable !
Note : 8/10Jean-Baptiste Guégan