Réalisée en 1972 par Chen Kang,
Les 14 amazones est une œuvre incontournable du cinéma chinois d'arts martiaux et sera projeté au Festival de Cannes 2006 dans le cadre de la sélection
Cannes Classics. Nous aurons la chance de le découvrir pour la première fois en salles le 7 juin prochain en version restaurée.
LES 14 AMAZONESUn film de Chen Kang (1972)
Avec Ivy Ling Po, Lisa Lu, Lily Ho, Lo Lieh, Wang Ping, Yueh Wah
Durée : 2h03
Version restaurée d'après le négatif original
Sortie le 7 juin 2006Trahis par un ministre corrompu, les guerriers de la famille Yang sont décimés au combat par l'armée mongole. Affligée mais aussi révoltée, l'épouse du Général, She Tai Chun, décide de partir au combat en compagnie des treize autres veuves que les hommes de son mari laissent derrière eux. Seul héritier mâle encore vivant, le jeune Yang Wen-Kuan veut se joindre à elles. D'abord réticente, She Tai-Chun lui offre une chance en lui proposant une épreuve : il doit d'abord vaincre sa mère au combat…Le guerrier brandissant son sabre et se liant d'une amitié virile avec son partenaire de combat a longtemps été la seule image du héros de film d'arts martiaux en mandarin parvenue jusqu'à nos contrées, une vision largement popularisée par les films de Chang Cheh à travers le mythique duo formé par David Chiang et Ti Lung (
La rage du tigre,
Duo Mortel…). Le genre était pourtant loin de se limiter à cette représentation héroïque. Les années 60, âge d'or de la Shaw Brothers, avaient vu émerger un nombre très important d'héroïnes combattant au même titre que les hommes, un courant qui a dominé l'industrie jusqu'à la fin de la décennie. Au début des années 70, alors que la Shaw montre des premiers signes de crise et révise ses budgets à la baisse,
Les 14 Amazones se voit pourtant consacrer des moyens pharamineux. Chen Kang, qui a acquis une grande crédibilité grâce au succès des
12 Médaillons d'Or, mobilise son équipe de tournage pendant près d'un an. Le producteur Run Run Shaw lui offre pour l'occasion un casting féminin prestigieux puisque l'on retrouve rien moins que Ivy Ling Po (
Temple of the Red Lotus), Lily Ho (
Intimate Confessions of a Chinese Courtesan), Lisa Lu (
Le Dernier Empereur) et Wang Ping (
Vengeance !). Les stars masculines ne sont pas en reste puisque l'excellent Lo Lieh, star du très culte
La Main de Fer, est de la partie, de même que Yueh Wah, vedette des
12 Médaillons d'Or. Pour entraîner et diriger au combat ce casting de marque, Chen Kang fait appel au directeur d'action Leung Siu-Chung (
Les Griffes de Jade), lequel se voit assister d'un jeune chorégraphe de 18 ans dont le nom fera plus tard le tour du monde : Tony Ching Siu-Tung, fils de Chen Kang lui-même, futur réalisateur de
Histoires de Fantômes Chinois et de
Swordsman 2, et futur chorégraphe de grosses productions récentes telles que
Shaolin Soccer (Stephen Chow) ou encore
Hero (Zhang Yimou). Le générique des
14 Amazones fait décidément saliver…
Les 14 Amazones nous plonge sous la dynastie Song (960 – 1279), à l'époque de l'invasion mongole, alors que l'armée impériale dirigée par le Général Yang protège la Chine. Considérée en Chine comme véridique, l'histoire de la famille Yang servira aussi de fondement au scénario des
8 Diagrammes de Wu-Lang, chef d'œuvre que Liu Chia Liang réalisera quelques années plus tard. Contre toute attente,
Les 14 Amazones ne s'attarde pas sur les exploits du Général et de ses hommes, qui périssent tous dès le début du film. L'envahisseur devra en découdre avec les adversaires les plus improbables : les épouses des guerriers. Selon le mythe, les 14 veuves prirent les armes afin de venger leurs maris et protéger la patrie. Après une longue introduction présentant chacune de ces dames – ce qui prend un certain temps car elles sont nombreuses – ainsi que Yang Wen-Kwan (Lily Ho), l'unique héritier mâle des Yang, le film nous emmène dans une traversée périlleuse à travers montagnes et forêts où des pièges ont été tendus aux amazones. Face à l'armée mongole, elles sont en nombre dérisoire, même si des soldats les accompagnent. Les héroïnes déjoueront pourtant tous les pièges pour parvenir jusqu'au palais – preuve qu'il ne faut jamais sous-estimer la fourmi qui s'attaque à l'éléphant.
Esprit guerrier et patriotisme sont à l'honneur dans cette aventure épique qui renouvelle du même coup le péplum chinois. La vengeance est un moteur incontestable dans la quête des héroïnes mais elle se retrouve très vite reléguée au second plan derrière le sens du devoir collectif et la nécessité de protéger le pays. Chacune de ces guerrières (et des gardes qui les entourent) est entièrement dévouée à la cause, prête à se sacrifier pour l'intérêt général. Si le groupe est ainsi mis en avant comme un tout agissant d'un seul mouvement, quelques personnages se détachent toutefois du lot, à commencer par Mu Kuei-Ying qui s'impose comme la véritable héroïne de cette épopée. Habitée par le rôle, Ivy Ling Po tire largement son épingle du jeu grâce à une prestation surpassant celles de ses partenaires. La comédienne dégage la conviction requise pour le rôle tout en exprimant les émotions de Mu Kuei-Ying avec force. Son face-à-face avec Lo Lieh, autre comédien à l'intensité de jeu redoutable qui interprète une fois de plus un méchant vicelard, était inévitable. D'autres figures restent en mémoire, telles que She Tai-Chun, incarnée avec prestance par Lisa Lu – le même personnage sera joué par Lily Li dans
Les 8 Diagrammes de Wu-Lang. On retiendra aussi des
14 Amazones la fraîcheur de Lily Ho dans un rôle masculin, bien que l'actrice soit plus convaincante dans des personnages ultra féminins tels que celui qu'elle tient dans
Intimate Confessions of a Chinese Courtesan, le chef d'œuvre de Chu Yuan.
En parlant des films de Chu Yuan justement, on pourra reprocher aux
14 Amazones de ne pas bénéficier d'une direction artistique aussi aboutie, d'autant que la réalisation est loin d'être aussi flamboyante. D'autre part, les combats ne mettent pas l'accent sur les performances martiales et Chen Kang ne cherche pas à véhiculer quoique ce soit sur les arts martiaux comme l'aurait fait un Liu Chia-Liang (qui reste le meilleur dans ce registre). En tant que pur spectacle, les scènes de batailles qui ponctuent le récit se montrent cependant efficaces et inventives. Elles possèdent un réel impact dramatique et bénéficient d'une belle orchestration d'ensemble, des qualités auxquelles il faut ajouter l'ultra violence – virant parfois vers le gore – typique des films de la Shaw de cette époque. Certains passages d'anthologie sont même entrés dans la légende, comme la fameuse scène du "Pont Humain" au cours de laquelle les guerrières traversent le vide en formant un immense pont avec leurs seuls corps. En plus de constituer un moment culte, cette épreuve invraisemblable que doivent passer les héroïnes pour accéder à l'étape suivante illustre à merveille l'esprit de communion qui les guide et la confiance absolue qui les unit.

Les 14 Amazones est un bel exemple du divertissement populaire qui attirait le public chinois des années 70, friand des grosses productions Shaw Brothers. Ce film d'aventure ambitieux porté par un souffle épique et par des héroïnes charismatiques n'a pas perdu de son charme et mérite amplement sa sortie sur grand écran. La copie est superbe, pourquoi ne pas se faire plaisir ?