Les trois royaumes est un monument à la fois pour ce qu’il représente dans la carrière de John Woo (un retour aux sources salvateur après quelques égarements Hollywoodiens) et pour le cinéma chinois dans son ensemble (le budget, estimé à 80 millions de dollars, le plus élevé de tous). A l’origine, le film était construit pour être présenté en deux parties qui, assemblées, proposent cinq heures de spectacle. En Europe et aux Etats-Unis, il débarque dans une version de presque deux heures trente. Pas d’inquiétude pour autant : il faut moins voir dans cette version amputée un prétexte de film maudit qu'un défi supplémentaire pour John Woo. Le cinéaste revient aux films historiques qu’il réalisait dans les années 70, à une époque où il était assistant de Chang Cheh et mettait en scène des
wu xia pian (
Last Hurrah for Chivalry) dont les composants ont servi de base à ses œuvres futures (
Le Syndicat du crime). La différence, c’est qu’il bénéficie de moyens surhumains et qu’ils sont proportionnels aux efforts mis en œuvre. Tel quel, le pari du spectaculaire est comparable à des spécimens tels que
Titanic, de James Cameron et la trilogie du
Seigneur des anneaux, de Peter Jackson. C’est aussi un enjeu de taille pour le réalisateur après une série de films américains variant du très estimable (
Volte/Face) au très mauvais (
Paycheck), en sus de plusieurs projets voués à l’échec. De toute évidence, il mise sur un succès international pour remonter sa côte au box-office. Si on additionne tous les problèmes qu’il a connus pendant le tournage (retards répétés par rapport au planning, changement d’acteurs, contraintes techniques obligeant à construire des bassins), ça n’a pas été une partie de plaisir. En d’autres termes, c’est le film de la dernière chance. A l’arrivée, le résultat constitue un modèle idéal de divertissement rivalisant avec l’heroic fantasy en vogue à Hollywood et bénéficiant de toute la maîtrise de John Woo, acquise avec le temps et l’expérience.

Artistiquement, Les trois royaumes marque une étape dans la carrière de John Woo et change d’une époque où il n’avait qu’une poignée de figurants dans des décors de studio. Des années plus tard, le talent reste identique avec un sens épique et des qualités de conteur inépuisables. Le contrepoint, c’est que la version qui sort en salles reste frustrante étant donné qu'elle nous prive d'un "grand film définitif" de cinq heures. Il y a hélas une réalité économique derrière tout ça : à quelques exceptions, les films asiatiques passent de plus en plus directement par la case DVD en Occident. Malgré quelques idiosyncrasies, l’intrigue dans le nouveau montage reste limpide, rassemblée de telle manière que l'essentiel soit compréhensible par tous. La narration en souffre néanmoins. Non pas qu’il manque des informations, mais on remarque juste les coupes sans nécessairement avoir vu les deux parties originelles. C’est le seul point faible. A ce détail près, le film contient suffisamment de promesses et de cinéma pour donner envie d’être vu à répétition.

Pour commencer, le récit est substantiel, s’inspirant d’un classique de la littérature chinoise (L’épopée des trois royaumes, écrit par Luo Guan-Zhong, au XIIIème siècle) dont l'action se situe à la fin de la Dynastie Han. Il retrace une bataille historique colossale opposant les trois royaumes du titre français : le nord contre les provinces de l’Est et du Sud réunifiés. Les personnages obéissent à des psychologies simples tout en ayant une dimension archétypale et tragique : d'un côté, un impitoyable général, ayant prouvé ses compétences militaires en unifiant le nord de la Chine, qui influe le jeune empereur pour conquérir le sud du pays détenu par deux autres monarques. De l'autre, les deux dirigeants qui vont allier leurs forces pour essayer de contenir cette invasion. L’affrontement prévisible entre les deux armées aura lieu sur le Yang Tse. On peut y voir une réflexion sur le pouvoir entre ceux qui ont les moyens de combattre et ceux qui doivent user de ruse pour s'en sortir. Conformément à la rupture, le film se divise en deux parties. La première pose les rapports de force en s’attardant sur la préparation à la guerre au niveau humain et la manière dont les différents personnages nouent des alliances. Avec la même aisance, la seconde rend les enjeux secondaires plus complexes en déterminant l’implication du combat guerrier au sens iconique et en affirmant les forces en présence (chaque seigneur de guerre ayant montré sa propension à gérer une bataille). En même temps, elle converge vers la promesse tenue depuis le départ.
L’illustration respecte le roman sans le dénaturer, en rappelant la vitalité du cinéma de Hong-Kong et en marquant la sérénité de John Woo qui n’a plus besoin de jouer sur les rythmes de vitesse de caméra et des techniques fulgurantes pour en mettre plein la vue (la période «Heroic bloodshed»). Il a beaucoup appris mais aussi beaucoup perdu avec son expérience Hollywoodienne. Ce qu’il perd un peu en style, il le gagne en profondeur. Ses mouvements de caméra sont reconnaissables à l'oeil nu, même si John Woo essaye de les rendre discret. Les travelling circulaires utilisés pour filmer des joutes verbales sont toujours au service de l’histoire et contribuent à sa fluidité. Autrement, les combats ressemblent à des chorégraphies câblées dans l'action, avec d’impressionnantes empoignades à la lance, orchestrées par Corey Yuen, dont la puissance est amplifiée par les chefs-opérateurs Lu Yue et Zhang Li (l’utilisation du Scope rend justice aux paysages). John Woo propose alors quelques uns des plus beaux plans que l’on ait vu au cinéma ces dix dernières années avec une maîtrise de l’espace et une gestion des effets illustratifs créant le sentiment lyrique d’une amplitude de chaos sidérante en opposition avec l’évanescence romanesque des micro-fictions.

De la même façon qu'il part du vaste vers l'intime, le réalisateur utilise le minuscule pour traduire l’immense. Il suffit par exemple d’un duel à la guzheng (cithare chinoise) pour suggérer avec génie comment la musique peut remplacer les mots. En substance, on reconnait aussi la patte de John Woo dans le scénario qui exalte des valeurs célébrées dans ses précédents longs métrages : l’amitié et l’honneur, avec les risques que cela comporte. Il fonctionne toujours au premier degré, sans cynisme ni ambiguïté, en instaurant un esprit chevaleresque à l'ancienne. La bande-son exalte les sentiments de grandeur, de démesure et de mélancolie - les morceaux à la flûte traversière possèdent une incroyable intensité lyrique. En terme de défis et de prouesses, il faut rappeler que ces scènes ont été tournées avec l’armée chinoise et un nombre invraisemblable de figurants. C’est sans doute là-dessus que Les trois royaumes est le plus surprenant : la technicité des effets spéciaux est si poussée qu’elle peut rivaliser sans rougir avec la concurrence américaine. Le casting est un autre gage de réussite. Dans le rôle de Zhou Yu, Tony Leung Chiu-Wai incarne un héros comme John Woo aime à les creuser, dans l’ambivalence, à la fois déconnecté du réel et au cœur de l’action. Au début du tournage, on se souvient que l'acteur avait abandonné le rôle de Takeshi Kaneshiro pour finalement revenir sur sa décision et prendre celui de Chow Yun-Fat, absent des retrouvailles (c'est un autre point faible mais affectif celui-ci). Si Takeshi Kaneshiro propose un jeu plus subtil, c'est la jeune Lin Chi Ling, avec son regard magnétique et sensuel, qui s'impose comme la vraie révélation.

Les qualités ne manquent pas. Bien que condensé, le spectacle offre tout ce que l’on pouvait encore attendre de John Woo avec sa maestria coutumière pour organiser des combats dantesques sans tomber dans l’illisibilité. Sans doute parce que l'action n'est jamais gratuite, toujours motivée par des enjeux, et qu'à ce niveau-là, il faut louer la virtuosité du montage. Malgré la profusion de situations et de révélations, on n'est jamais perdu. Voilà pourquoi, en dépit de sa dimension industrielle et des défaillances inhérentes aux projets pharaoniques, Les trois royaumes possède la marque d'un auteur, intègre et serein, enfin retrouvé. Les fans ultimes qui ont fantasmé leur vie de cinéphile à travers The Killer et A toute épreuve ne doivent pas se tromper : il faut savourer cette renaissance de John Woo dans une salle de cinéma, et pas ailleurs.