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Etreintes brisées

La critique d'Excessif

3/5
etreintesbrisees135 L'HISTOIRE :

Dans l’obscurité, un homme écrit, vit et aime. Quatorze ans auparavant, il a eu un violent accident de voiture dans l’île de Lanzarote. Dans l’accident, il a non seulement perdu la vue mais aussi Lena, la femme de sa vie. Cet homme utilise deux noms : Harry Caine, pseudonyme ludique sous lequel il signe ses travaux littéraires, ses récits et scénarios ; et Mateo Blanco, qui est son nom de baptême, sous lequel il vit et signe les films qu’il réalise.

Après l’accident, Mateo Blanco n’est plus que son pseudonyme, Harry Caine. Dans la mesure où il ne peut plus faire de films, il s’impose de survivre avec l’idée que Mateo Blanco est mort à Lanzarote aux côtés de sa Lena adorée. Aujourd’hui, Harry Caine vit grâce aux scénarios qu’il écrit, et avec l’aide de son ancienne et fidèle directrice de production, Judit García, et du fils de Judit, Diego, qui fait office de secrétaire, dactylo et guide d’aveugle.
Depuis qu’il a décidé de vivre et de raconter des histoires, Harry est un aveugle actif et attractif qui a développé tous ses autres sens pour jouir de la vie, sur fond d’ironie et dans une amnésie volontaire. Il a effacé de sa biographie toute trace de son identité d’origine, celle de Mateo Blanco.

Une nuit, Diego a un accident et Harry s’occupe du garçon (sa mère, Judit, se trouve loin de Madrid et ils décident de ne rien lui dire, pour ne pas l’inquiéter). Pendant les premières nuits de sa convalescence, Diego demande à Harry de lui parler de l’époque où il se nommait Mateo Blanco. Après un moment d’étonnement, Harry y consent et raconte à Diego ce qui s’est passé quatorze ans auparavant avec l’intention de le distraire, comme un père dirait un conte à son enfant pour l’endormir.

L’histoire de Mateo, Lena, Judit et Ernesto Martel est une histoire d’amour fou, dominée par la fatalité, la jalousie, l’abus de pouvoir, la trahison et le sentiment de culpabilité. Une histoire émouvante et terrible dont l’image la plus éloquente est la photo de deux amants enlacés déchirée en mille morceaux.

Un film hommage, un film-somme, un méli-mélo...

Grand habitué du festival de Cannes où il fut récompensé avec Tout sur ma mère et Volver, Pedro Almodovar revient avec Les Etreintes brisées, mélodrame mâtiné de film noir, dans lequel il donne un rôle de femme fatale malmenée par la vie à Penelope Cruz et orchestre une nouvelle déclaration d’amour au cinéma à travers la relation ambiguë entre un cinéaste atteint de cécité et une actrice, amante d’un homme milliardaire. C’est aussi son film le plus coûteux (douze millions d’euros).

 

Le style visuel de Pedro Almodovar (maniaquerie du détail, importance du rouge) est reconnaissable au premier regard ; et, c’est pour cette raison que ses aficionados affichent toujours le même enthousiasme en retrouvant son cinéma. Cette nouvelle histoire a priori désuète de vaudeville n’est qu’un prétexte pour organiser des mises en abyme et rendre hommage au cinéma. L’idée n’est pas neuve, surtout chez Almodovar qui ne se cache jamais lorsqu’il fait des allusions, des références, ou des autocitations. Ses films s'offrent désormais comme des sommes, des oeuvres pleines qui brillent dans une quasi-saturation de signes, de raisonnements, d'élucidations. Une fois qu'on les a découverts, on a immédiatement envie de les revoir pour déceler tout ce que l'on n'a pas pu saisir du premier coup d'oeil. Les étreintes brisées est peut-être l’un de ses derniers films les plus accrocheurs où comme dans La mauvaise éducation la création devient un produit stimulant et engendre un labyrinthe d’intuitions.

 

 

D’une durée démente (plus de deux heures bien tassées), il peut se voir, un peu à la manière de Antichrist de Lars Von Trier, comme un film-somme où Almodovar renoue avec la veine des mélodrames de La Fleur de mon secret et plus récemment de La mauvaise éducation. On retrouve une architecture scénaristique complexe sur le thème de l’identité morcelée. Mais ça fonctionne cette fois-ci à double tranchant : les imbrications sont tellement astucieuses et théoriques (flash-back, film dans le film, chausse-trappes) qu’elles menacent de brider l’émotion et de faire sortir les spectateurs les plus cartésiens du récit. Hanté par les ombres tutélaires de Douglas Sirk et Michael Powell, cet écheveau examine aussi l’empreinte d’un film sur une vie de cinéphile. Almodovar y revisite son propre cinéma avec mélancolie. Sa qualité, c’est de ne pas tricher avec l’émotion. Son défaut, ce serait de ne pas atteindre plus profondément le spectateur. Un clin d’oeil à Femmes au bord de la crise de nerfs, judicieusement placé vers la fin, rappelle à la dernière minute que s’il est aujourd’hui rongé par le spleen, l’ancien enfant terrible de la Movida n’a pas oublié non plus qu’il savait faire dans les années 80 des comédies provocatrices, hystériques et échevelées. C’est l’une des raisons pour laquelle son cinéma a été plébiscité à Cannes et ailleurs.

 

Romain LE VERN

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