L'HISTOIRE : Marguerite Muir s'est fait voler son portefeuille. Or, bien vite, quelqu'un le retrouve et cherche à la contacter. Cet homme, c'est Georges Palet, un homme très différent et souvent affligé. S'engage alors un chassé-croisé qui n'a rien d'amoureux ni de très compréhensible...
Du pur Alain Resnais
Marqué par le Festival de Cannes à jamais, le retour d’Alain Resnais sur ses marches sonnait comme un premier événement. Ce que n’a pu que confirmer la projection de son dernier long, Les Herbes folles, film qui n’a pas fini ou de justifier sa présence ou de diviser quant à ce qu’il propose et oppose comme qualités aux autres films de la compétition. Retour sur l’interrogation Resnais.
Chaque film d’Alain Resnais est un questionnement en soi et dans le cas présent, Les Herbes folles ne déroge pas à la règle. En effet, avec ce film, le cinéaste opte d’abord pour une narration dont le sens et la linéarité sont battus en brèche, du fait de leur illogisme, de leur incohérence et d’une volonté de briser coûte que coûte, la vraisemblance qui accompagne l’acte de filmer. En effet, Georges Palet se prend de passion pour Madame Muir, l’inconnue dont il a retrouvé le portefeuille au point que cette folle obsession ne le quitte plus, ni ne choque. Ensuite, comme souvent chez Resnais, le choix d’une représentation essentiellement artificielle et très esthétisée (filtres…) se rajoute à la conduite d’un scénario déjà alambiqué. Dès lors, on retrouve avec Les Herbes folles, tout ce qui avait fait la force de Cœurs mais surtout toute l’inventivité d’On Connaît la chanson et Smoking No Smoking. Avec pourtant de singulières différences.
Les Herbes folles forme tout d’abord un monde clos sur lui-même, fermé sur ses propres représentations et sur les règles qui les régissent, ce qui change quelque peu des films précédents. En somme, tout ce qui apparaîtra, surgira ou sera dit n’aura de sens qu’à l’aune des références et logiques posées dans ce monde par le cinéaste lui-même. Avec tous les risques que cela suppose et toutes les possibilités que cela offre.
Expérimenter, pour quoi faire ?
Or, là se trouve justement la principale singularité du dernier film d’Alain Resnais. Dans son dialogue avec le medium et celui qui le regarde, Les Herbes folles est un métrage qui explore les fondements même des formes du cinéma. Non pour les citer, en jouer ou les travestir mais au contraire pour les interroger à l’aune immédiate de la narration, de son avancée et du rôle du spectateur dans leur construction. Ainsi, c’est aux croisements de la forme, des références cinéphiliques et des codes qui les accompagnent qu’Alain Resnais fait naître et transfigure le récit qu’il a décidé de conter. On retrouve là l’envie d’expérimenter qui irrigue son œuvre depuis ses débuts. Avec cependant une distinction : depuis 1993 et Smoking No Smoking, les procédés restaient populaires, du moins lisibles mais ils n’étaient pas aussi élaborés.
Dans le cas présent, en passant du mélodrame au film policier via le romanesque, Les Herbes folles assume complément son statut de film ontologique, référentiel et tourmenté. Et tout autant, accepte-t-il de laisser nombre de spectateurs sur le côté, insensibles qu’ils pourraient être à la proposition ici élaborée. A titre d’exemple, les références cinéphiliques sont nombreuses, des ombres de Joseph Mankiewicz et de Douglas Sirk aux codes du thriller. Mais le plus surprenant tient à d’incroyables ruptures de ton, de caractérisation et de narration. Par exemple, les inscriptions du mot « fin » surgissent à deux reprises à l’écran sur fond de rugissement MGM tandis que l’on ne sait pas si Georges Palet n’est pas un ancien condamné, un tueur en puissance, un psychopathe ou un romancier. Et on ne parlera pas non plus de l’omnisciente voix-off ou de celles qui figurent les pensées des uns et des autres...
De ce maelstrom abstrait, complexe mais inspiré, naît pourtant un film imprévisible au casting remarqué, au propos très décalé et sachant ménager en outre de francs moments de drôlerie. Néanmoins, inattendue et déroutante, cette libre adaptation de L’incident de Christian Gailly, nourrie par l’atmosphérique partition de Mark Snow (X-Files la série), pourra sembler absurde, vaine ou sans intérêt pour beaucoup. Et pourtant aussi regrettable qu’il puisse paraître, Les Herbes folles n’en demeure pas moins original, vivant et quelque part aussi plaisant qu’inclassable.
Avec treize nominations, Un prophète de Jacques Audiard est le mega-ultra-super favoris de la 35e Cérémonie des César du cinéma français. Verdict ce soir en direct sur Excessif.com.