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Les Infiltrés

La critique d'Excessif

2/5
the_departed_cineus L'HISTOIRE : De nos jours, à Boston, la lutte sans merci entre la police et la pègre irlandaise se cristallise dans les parcours entremêlés de Billy Costigan, jeune flic issu des bas quartiers de la ville et incarcéré pour pouvoir infiltrer le milieu, et de Colin Sullivan, nouvelle et brillante recrue de l’Unité des Enquêtes Spéciales travaillant au sein des forces de l’ordre pour mieux renseigner le système mafieux dont il est en fait issu. Un seul homme relie ces deux simulacres ambulants : Frank Costello, le charismatique parrain local que Billy doit faire tomber et que Colin doit protéger.
Lucas vend désormais des jouets, Coppola met son vin en bouteille, Friedkin ne sait plus trop où il en est et, après un Traqué revigorant, semble vouloir retourner à ses bidouillages prétentieux d’étudiant en cinéma (voir son dernier film, Bug), même De Palma commence à montrer des signes de faiblesse (en tout cas si l’on en croît ses deux derniers films). A bientôt 65 piges, Martin Scorsese semble être, avec Spielberg, le dernier représentant du turbulent pack de cinéastes ayant foutu le boxon à Hollywood dans les années 70 à avoir encore la niaque. A quelques semaines de la sortie de son nouvel opus dans nos salles, nous revenons un peu plus en détail sur Les Infiltrés, formidable polar urbain blindé d’acteurs au top de leur forme et porté par une mise en image qui nous rappelle combien le cinéma est avant tout une affaire de plaisir.

Les Infiltrés
(The Departed)
Un film de Martin Scorsese
Avec Leonardo DiCaprio, Matt Damon, Jack Nicholson, Mark Wahlberg, Martin Sheen, Ray Winstone, Vera Farmiga, Alec Baldwin…
Durée : 2h30
Date de sortie : 29 novembre 2006



De nos jours, à Boston, la lutte sans merci entre la police et la pègre irlandaise se cristallise dans les parcours entremêlés de Billy Costigan, jeune flic issu des bas quartiers de la ville et incarcéré pour pouvoir infiltrer le milieu, et de Colin Sullivan, nouvelle et brillante recrue de l’Unité des Enquêtes Spéciales travaillant au sein des forces de l’ordre pour mieux renseigner le système mafieux dont il est en fait issu. Un seul homme relie ces deux simulacres ambulants : Frank Costello, le charismatique parrain local que Billy doit faire tomber et que Colin doit protéger.

L’ouverture du dernier film de Martin Scorsese est un faux-semblant. Sur le « Gimme Shelter » des Rolling Stones, des stock shots d’émeutes urbaines défilent tandis que l’on entend la voix de Jack Nicholson, le grand bad guy du film, énoncer sa philosophie du pouvoir. On s’attend alors à retrouver le grand Scorsese historien, celui de Casino ou de Gangs of New York, ces tourbillons visuels qui racontaient par l’image l’histoire des Etats-Unis, l’histoire du cinéma et l’histoire du cinéma de Scorsese. Pourtant, très vite, la voix de Frank Costello va donner la véritable note d’intention du film en déclarant qu’il ne s’adapte pas à son environnement mais qu’il plie ce dernier aux lois de sa volonté. Personnage démiurgique par excellence (sa devise, « non serviam » – « je ne sers personne » en latin, est celle du Diable dans le Portrait de l’artiste en jeune homme de James Joyce), Costello va donc imprimer sa marque à tout le film (une marque fatale symbolisée par le motif du X, qui revient constamment tout au long du film – un hommage évident au Scarface de Howard Hawks).



Outre-atlantique, les critiques ont beaucoup comparé Les Infiltrés à Les Affranchis, sans doute pour le contexte criminel et pour le côté parfois frénétique des deux films, mais en fait, ce nouvel opus se démarque nettement de son illustre prédécesseur, en particulier par l’absence d’un point de vue ethnologique (le film se passe à Boston, ville irlando-américaine, mais il pourrait se passer n’importe où).


Ce ne sont pas les mœurs des personnages qui intéressent ici la caméra mais bien leurs actes et leur moralité. Une thématique éminemment scorsésienne évidemment, mais ici placée au centre du film et débarrassée du fourmillement de second plan propre au point de vue ethnologique. On sent que Scorsese a voulu épurer au maximum son univers pour se concentrer sur les figures à la fois si opposées et si proches de Billy et Colin, ainsi que sur leur rapport à Costello. Car, comme il l’a annoncé au début, ce dernier va mettre tout en œuvre pour absorber et dissoudre la volonté des deux héros.



Durant le prologue, Jack Nicholson est d’ailleurs toujours filmé dans la pénombre, ce procédé permettant non seulement de représenter un Costello plus jeune (ce qui est quand même beaucoup plus convaincant que l’immonde fond de teint numérique utilisé pour rajeunir les acteurs dans X-Men 3) mais aussi de mettre en avant son identité de prédateur qui guette sa proie dans l’ombre. Tout au long du film, il va tenter d’attirer les personnages à lui, de les corrompre, de les assombrir littéralement (voir le traitement visuel du personnage de Colin). Quitte à finalement prendre des allures de personnage méphistophélique à travers le jeu parfois exubérant mais toujours juste d’un Jack Nicholson fascinant, ou carrément à travers une scène d’opéra où Costello, baigné d’une infernale lumière rougeâtre et encadré par deux pulpeuses succubes, apparaît clairement pour ce qu’il est : le Mal à l’état pur.

Scorsese a souvent flirté avec ces thématiques-là mais, la plupart du temps, elles s’inscrivaient en creux dans son cinéma, que ce soit dans la trajectoire de ses personnages ou bien dans l’usage d’une symbolique visuelle signifiante (voir la figure de l’ange déchu dans le magnifique générique de Casino créé par le grand Saul Bass). Ici, la relecture du mythe de Faust inaugure chez le cinéaste une approche symbolique beaucoup plus frontale que par le passé, si l’on excepte son remake jouissif et grandiloquent des Nerfs à vif. Mais pour autant, si les personnages de Costello et de Colin (interprété avec une intelligence inouïe par un Matt Damon impeccable) sont quasiment à sens unique et représentent des figures archétypales (Méphisto et Faust, le tentateur et le damné), c’est évidemment la figure de Billy (incarné par un DiCaprio fiévreux qui trouve ici son plus grand rôle scorsésien) qui se dégage de l’ensemble du métrage. Parce qu’il est le seul personnage à essayer de lutter contre les apparences et à envisager la notion de sacrifice. Enfin, parce que, comme tout bon héros scorsésien, il se bat aussi avec ce qui le ronge de l’intérieur. C’est lui que désigne le titre original (The Departed = mot issu des Evangiles et que l’on peut traduire par le disparu, le défunt), titre qui apparaîtra à l’écran, après une séquence d’introduction de presque vingt minutes, juste au moment où Billy rentre volontairement en prison, amorçant ainsi sa longue et patiente infiltration du monde de la pègre, mais acceptant aussi et surtout de disparaître aux yeux de la société.



Evidemment, comme d’habitude avec le réalisateur de Raging Bull, la mythification des personnages se fait toujours à travers l’image et l’action. Ce n’est donc pas étonnant, avec un fond aussi riche, de voir le cinéaste galvanisé par son sujet et prêt à tout pour secouer son spectateur. Violent, ordurier (une fois de plus, Scorsese explose le fuckomètre les doigts dans le nez), parcouru de bout en bout par une énergie filmique féroce et grisante qui laisse filer les 150 minutes du film sans l’ombre d’une baisse de rythme, Les Infiltrés s’impose comme un très grand Scorsese, et se permet même au passage de ridiculiser le très surestimé Infernal Affairs dont il s’est inspiré (il suffit pour s’en convaincre de comparer dans les deux films la réalisation de la scène où l’un des personnages tombe du toit pour voir combien le réalisateur de The Stormriders est un nain à côté de celui des Affranchis).

Arnaud Bordas

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