Mme Wang vit à Pékin d’expédients et de petits trafics dont les profits servent plus à éponger les dettes de jeu de son mari qu’à la faire vivre dignement. Or, un jour où rien ne semble devoir aller, son lot de DVD piratés lui est confisqué alors qu’elle peinait à l’écouler, sa voisine lui abandonne son bébé et son mari crève l’œil d’une de ses canailles de partenaire qui l’insultait. Obligée de retourner dans sa commune d’origine et d’y gagner rapidement sa vie pour faire libérer son homme, elle va renouer avec un vieux compagnon, spécialisé dans la couronne mortuaire et ce sera à lui qu’elle devra l’idée de sa nouvelle activité : pleureuse professionnelle.
LES LARMES DE MADAME WANGUn film de Liu Bingjian
Avec Liao Qin, Xingkun Wei, Jiayne Zhu
Durée : 1h30
Date de sortie : 12 mars 2008Les Larmes de Madame Wang commence comme une comédie réaliste en mettant aux prises avec les autorités et la malchance, Madame Wang et son mari. Le second une fois incarcéré, cette dernière renvoyée qu’elle est dans sa campagne, va devoir travailler pour espérer lui obtenir une remise de peine – en un mot, corrompre pour qu’il sorte – et régler par la même les soins hospitaliers qu’il a causés en massacrant son camarade de Mah-Jong.
Mélange des genres et glissement progressifLa situation du film semble donc porter sur le drame social et montrer l’envers d’un miracle chinois par le truchement d’une destinée individuelle. Mais très vite, malgré des parenthèses moins sombres, le sort de Madame Wang ne va cesser d’empirer surajoutant à la peine et aux dettes, le soin de s’occuper d’un enfant qui n’est pas le sien. Une petite fille qui fut abandonnée par sa famille, expulsée et contrainte de partir faute de pouvoir payer les arriérés de loyers. Bien que dénuée malgré tout d’un pathos exacerbé, l’exagération scénaristique et dramatique semble consommée et l’on se demande rapidement où le film peut aller pour régler pareille intrigue, surtout lorsqu’elle est aussi désespérante.
La campagne et sa (re)découverte apporteront une substantielle et première réponse. En effet, alors que Beijing est filmée de manière vériste et non sophistiquée tout en privilégiant une monstration naturaliste empreinte toutefois de comédie, l’arrivée sur les terres de l’enfance et le retour dans la ville natale marquent un détour et un glissement évident dans le métrage. En terme de mise en scène, de tonalité et d’orientation du scénario.
Dès lors que la campagne est regagnée, l’image des
Larmes de Madame Wang en se voulant plus esthétisante et visuellement construite dans nombre de ses compositions (le coït dans les couronnes mortuaires ; la route jusqu’à la prison…), évolue et le ton de son récit avec elle. La tragicomédie va alors primer notamment dans l’enchaînement des situations et cela à partir du moment où à l’invite de son amant adultère entrepreneur en pompes funèbres, elle s’orientera vers le métier de pleureuse, tout en mettant à mal le mariage de celui qui reste après tout le meilleur ami de son mari… On est dès lors plus loin de la comédie de mœurs que doublerait une tragédie burlesque sur fond de drame social estompé.
Ironie et drôlerie cyniqueFavorisant les moments de drôlerie et d’ironie parfois acerbes, les instants où Madame Wang aura l’occasion de fauter seront légion et donneront à chaque fois lieu à des situations à l’humour plus qu’assumé. Qu’elle se trompe de personne à pleurer lors de sa première fois, regrettant un vivant simplement endormi ou qu’elle s’affiche en rupture avec tous les standards locaux comme une étrangère aguicheuse, excentrique et stylée, le personnage de Madame Wang s’avérera sans tomber dans la caricature, porteur d’un comique évident tout en manifestant une grâce inattendue. Et cela jusqu’à l’instant final où une véritable émotion va clôturer étonnamment le film tout en s’avérant malgré elle, très rémunératrice.

En effet, en quelques mois, cette dernière est parvenue à s’imposer comme la meilleure pleureuse de la région, mettant en place une filière lucrative de la mort que gère son amant et agent, lui-même fabriquant de stèles et couronnes funéraires. Ainsi, affiche-t-elle ses tarifs sous forme de forfaits tous compris et propose-t-elle un véritable spectacle lors des deuils. Spectacles qui sont tels que tous accourent et se l’arrachent alors que son indifférence au malheur et sa distance professionnelle commencent à faire grincer des dents ceux qui s’insurgent devant tant de cynisme et d’intéressement pour le seul argent récolté.
Amère se fait alors la drôlerie et sous une forme constamment critique, elle perle et irrigue tout le film achevant de lui donner une tonalité acerbe et complexe qui explique sa saveur, justifie son intérêt mais aussi explique qu’il n’ait pas été autorisé en Chine.
Regard sur la Chine d’aujourd’hui : «
les voleurs, pour la police, les morts, c’est pour nous. »
De plus, entre glissements et autre mélange des genres qui interrogent
Les Larmes de Madame Wang, l’occasion est idéale pour remarquer que Liu Bingjian, le réalisateur, se sert de l’humour à tous les degrés et plus encore de l’ensemble de son film pour dépeindre une Chine qui évolue et n’est plus l’Empire du Milieu que Mao souhaitait restaurer. Ainsi, si l’opposition ville - campagne est évidemment profitable et la modernité, un fait inévitablement en progrès, ce que l’on constate plus sûrement, c’est la représentation d’une certaine cruauté qui se durcit dans les rapports humains et l’incroyable dureté des modes de vie (le Pékin des hutongs, la province des champs, le sort des prisonniers…).
On ne meurt pas de faim dans ce film mais le devenir des bouches à nourrir dans le cadre de la politique même assouplie de l’enfant unique, indiffère (cas de l’enfant abandonnée). Et plus encore lorsque c’est une fille.

De même, l’évolution idéologique qui ressort des propos hautement capitalistes de l’amant est typique. Loin du communisme originel même repris à la sauce Deng Xiaoping, le socialisme de marché a fait son office et son œuvre prospère sur les ruines des idées du passé. On pense et on juge dès lors à l’aune des seuls coûts économiques (liberté, avenir, éducation, enfantement, rapport à la mort…et à la santé). Ainsi, on s’étonnera tout de même au fin fond des campagnes, de voir nos deux compères, experts en concentration verticale, envisager la mort sous son seul jour lucratif, comme un cycle de production à surveiller, prévoir et entretenir. Le fait que l’amant fasse le tour des chambres des moribonds ou des cancéreux à l’hôpital est flagrant tout comme leur arrêt en plein coït à l’annonce d’une catastrophe qui promet nombre de victimes et en fin de compte, de bénéfices.
Une actrice éblouissante : Liao QinMais tout cela ne serait rien et ne fonctionnerait pas aussi bien sans l’intense et impressionnante prestation d’actrice livrée par Liao Qin. Point fort du film et dynamique principale de ce dernier, elle s’impose en effet comme le pivot des
Larmes de Madame Wang et porte à elle seule le métrage et sa relative réussite. Au point qu’on puisse le recommander pour sa seule prestation de comédie, elle qui reçut pourtant une formation de danseuse classique dans l’Opéra Chinois.
Chroniquant avec morgue une Chine très éloignée des clichés,
les Larmes de Madame Wang fait pourtant sourire et distrait malgré de manifestes imperfections liées notamment à la modeste économie de son tournage. Ainsi, au regard de la partition jouée par Liao Qin et du canevas que tisse le patient et acerbe Liao Qin,
les Larmes de Madame Wang parvient à produire son effet et sa drôlerie à fonctionner de manière sardonique et burlesque, sans toutefois provoquer ni l’ennui ni hélas la moindre extase critique.
Jean-Baptiste Guégan