L'HISTOIRE : La jeune Aïcha est retenue à l'écart du monde par sa sœur et sa mère dans une vieille demeure tunisienne à l'abandon. L'arrivée d'un couple dans la maison entraîne un vent de liberté qui fait vaciller l'atmosphère réactionnaire du lieu. Aïcha perturbée par cette présence, cherche à se libérer de l'emprise psychologique de sa famille.
une Cendrillon tunisienne, décalée et psychologiquement instable
CRITIQUE POUR, par Stéphane Caillet
4 étoiles
Hafsia Herzi fait des choix artistiques pertinents : suite à La Graine et le mulet, elle a décidé de ne pas répondre aux sirènes de la gloire, qui pouvaient pourtant l'entraîner vers la starification. Après avoir notamment tourné dans L'Aube du monde d'Abbas Fadhel (2009), qui traite d'une minorité d'Irak persécutée par Saddam Hussein, on la retrouve aujourd'hui dans le cinéma engagé de la tunisienne Raja Amari, réalisatrice du très bon Satin rouge (2002).
Les Secrets traite avec talent de l'émancipation d'une jeune femme confinée dans des traditions mortifères : Aïcha est un être désireux de liberté, oppressé par deux ogresses, qui l'empêchent de s'affirmer en tant qu'individu; une Cendrillon tunisienne, décalée et psychologiquement instable, magnifiquement incarnée par Herzi. L'arrivée du couple, symbolisant le progressisme, déstabilise la tranquillité morbide de la demeure dans laquelle les trois femmes se terrent. Une porte s'ouvre pour Aïcha, qui voit dans cette présence sa seule chance de s'échapper. Lors d'une séquence où les nouveaux arrivants organisent une soirée, elle sort de sa cachette et se promène heureuse au milieu des invités, telle une poupée cassée, portant à ses pieds des chaussures aux talons brisées. Une scène tragique, qui résume parfaitement le désir de notre triste princesse d'intégrer un univers qu'on lui refuse. Le film est également baigné dans une inquiétante étrangeté aux notes fantastiques, l'héroïne étant représentée comme un fantôme observant des « vivants », qui ont le droit d'afficher pleinement leurs envies.
Ce beau récit métaphorique sur le statut des Tunisiennes se veut également universel : si Amari traite des difficultés qu'endurent les citoyennes de son pays, elle nous plonge dans une atmosphère intemporelle aux territoires non définis, qui permet d'appliquer son discours sur l'émancipation à l'ensemble des sociétés conservatrices. Cette émancipation passe notamment par une libération des désirs enfouis : la sensualité est proscrite pour des femmes qui, sous les pressions réactionnaires, dénient leur corps. C'est ce message pertinent que nous délivre une cinéaste pleinement ancrée dans les problématiques de notre monde, fait d'obscurantisme et de modernité.
Stéphane CAILLET
CRITIQUE CONTRE, par Eric Vernay
1 étoile
Derrière les murs d'une grande demeure coloniale, trois femmes vivent recluses, à l'abri des regards. Telles des rats un peu voyeurs, elles observent les véritables habitants du lieu : un jeune couple de riches tunisiens modernes, dont la liberté va bientôt contaminer la cadette des clandestines. Après Satin Rouge, Raja Amari poursuit son exploration de la féminité arabe frustrée par les conservatismes, à travers le destin tragique d'Aïcha (Hafzia Herzi), adolescente coupée du monde et élevée par ses deux aînées, qu'on suppose être sa mère et sa grande sœur. Amari a l'idée prometteuse sur le papier d'aborder ce sujet sociétal complexe par la voie détournée du conte, en lui insufflant chair par l'insistance sur la sensualité et mystère par les non-dits.
Sauf qu'en lieu et place de la distanciation esthétique escomptée, ou même de la puissance d'évocation propre à la fable, Les Secrets s'embourbent dans un symbolisme des plus épais. Dès le premier plan - un extérieur exotique sur-cadré vu de l'intérieur de la maison - la réalisatrice impose au spectateur une lecture métaphorique pesante : vue comme une burqua, la maison, et en particulier l'espace décrépit habité par les trois femmes, incarne l'oppression de la femme tunisienne. La salle de bain : ses désirs refoulés. L'extérieur, bucolique et chatoyant, ne sera montré que par fragments (on touche avec les yeux) jusqu'à l'émancipation d'Aïcha. Pour dire son chemin de croix, la cinéaste aligne les poncifs comme autant de clignotants, à l'aide d'inserts explicatifs : ici une paire de chaussures rouge pour aller au bal (Cendrillon), là un aigle empaillé (liberté confisquée), ou encore deux statuettes d'oiseaux au premier plan, histoire qu'on comprenne bien que c'est le désir qui la travaille...
Balisé par une symbolique lourde, ce huis-clos évente ainsi son mystère potentiel de thriller psychologique. Le final grand-guignolesque, entre Carrie et La Cérémonie, achève cette maladroite démonstration de force sans convaincre.
Eric VERNAY