Avec un casting impressionnant (Jet Li, Andy Lau, Takeshi Kaneshiro), Les Seigneurs de la guerre augure d’un film historique spectaculaire et ambitieux. En effet, par le biais d’une épopée grandiose où se raconte l’histoire de trois frères d’armes et de sang, c’est tout le destin d’une Chine immémoriale qui nous est donné à voir. Reste maintenant à savoir si les promesses sont tenues…
« Troisième insuccès dans le genre après Wu Ji et La Cité interdite, Les Seigneurs de la guerre se laisse regarder sans trop ciller. Hélas, outre quelques moments exceptionnels, il manque à ce film l’ambition d’une monstration à la hauteur et l’envie de dépasser les seuls noms de son casting pour vraiment séduire. »
Une fresque historique d’ampleur…
En plein cœur du XIXe siècle,
Les Seigneurs de la guerre installe à ses débuts, la figure de Pang Qing-Yun (Jet Li), général défait qui aura vu ses mille six cents hommes être tous massacrés au terme d’un combat épique de trois jours et trois nuits contre l’armée de Kui. Brisé, celui qui pour survivre a feint lâchement la mort, va devoir dès lors assumer sa honte… Mais c’est à l’occasion de sa fuite désespérée que son destin prend un tout autre chemin.
En effet, blessé, abattu et épuisé, notre déserteur s’affale et fait alors la connaissance d’une superbe jeune femme (Xu Jing Li) qui va le secourir. Or, cette dernière n’est autre que la femme du chef d’un village de bandits itinérants, l’impressionnant Zhao Er-Hu (Andy Lau). Commence alors l’épopée qui réunira dans le sang et la conquête du pouvoir, deux hommes et deux meneurs d’exception qui trouveront dans les combats à venir, un compère précieux…
…entre spectacle et démesure
S’ouvrant sur une séquence où chaos et barbarie se conjuguent pour donner au film, son identité première – la démesure guerrière -,
Les Seigneurs de la guerre impressionne d’emblée. Ainsi, nous donne-t-il à voir ce que Peter Chan sait faire lorsqu’il officie derrière la caméra. On le connaissait pour son activité frénétique de producteur (
The Eye, Three Extremes, Protégé) mais l’homme sait aussi surprendre et étonner en s’attelant à cette fresque historique d’une telle ampleur. S’inscrivant dans la lignée des productions d’envergure que la Chine nous concocte depuis L’Empereur et l’Assassin,
Les Seigneurs de la guerre sait intriguer à merveille entre amitié et politique. Sans jamais négliger le spectacle et la fureur des combats. Toutefois, trop vite, à force de s’échiner à nous laisser espérer de grandes choses, le métrage ne tient que peu les promesses qu’augurait son entame.
Une histoire d’hommes en pleine Chine Mandchoue
A la manière du
Sabreur Manchot de Chang Che, entre recueillement et réconfort, Peter Chan initie après sa superbe introduction, une des scènes mémorables du film en racontant le destin d’hommes brisés, prêts à tous pour se refaire. En effet, passée la folle démesure sanguinaire et meurtrière de son ouverture, vient la première rencontre entre deux individus que tout devrait séparer : un général en déroute et une femme de brigands. Instillant alors dans la narration de la séquence, une ellipse qui nourrira toute l’idylle future qui traversera le métrage, le cinéaste pose d’emblée les bases du conflit dramatique qui nouera une partie du scénario et de son dénouement. A sa suite, a lieu la rencontre entre Pang Qing-Yu et Jiang Wu-Yang (Takeshi Kaneshiro), jeune premier et commandant de la bande menée par Zhao Er-Hu. Très virile, elle va amener l’un et l’autre à se respecter et à faire accepter le futur frère Pang dans la troupe guerrière du village. S’accomplissent alors les retrouvailles à l’écran de deux des protagonistes de
Le Secret des poignards volants à mesure que le film gagne en lisibilité.

L’histoire du métrage ne fera plus dès lors que marquer l’exceptionnel courage de celui qui sera le moteur de l’action et son principal instigateur. En effet, une fois le trio réuni, les futurs compères vont avoir pour principal but de piéger et de massacrer une caravane d’adversaires lourdement armés. Ainsi, dans un défilé montagneux, c’est à un véritable remake de la bataille des Thermopyles que le réalisateur de
Perhaps Love nous invite, tout en nous offrant une séquence d’action qui n’aurait rien à envier à celle très « ninjutsu » de
la Cité Interdite.
Lorgnant de fait entre Chang Che, Zhang Yimou et Tsui Hark période
The Blade,
The Warlords progresse en mettant en place un trio qui sous couvert d’un serment, fera grandement écho à
Blood brothers et préfigurera de grandes et heureuses conquêtes. Mais l’édification qui se met en place, n’est pas faite pour durer car à peine auront-ils eu le temps de goûter à un retour triomphal, que l’attelage formé s’apprête déjà à connaître de sombres heures… Et à nous décevoir…
Un trio sous influence et une monstration qui peine
Dans un grand revirement dramatique,
The Warlords prépare en effet l’apothéose de ses héros par le conflit et la sanctifie par le sang et la guerre. Grâce à un combat mené de main de maître, on assistera tout d’abord à une bataille qui ne sera pas sans faire écho à
Le Dernier Samouraï, à
Braveheart et à l’inventivité de
Les Sept Samouraïs puisqu’il les convie à surclasser une armée plus forte en hommes et en moyens par l’astucieuse disposition de leurs forces et de leur avancée.
Hélas, malgré cette séquence homérique aux accents grandiloquents qui rappelleront le meilleur de
Mongol mais aussi le moins bon d’
Alexandre et de
Troie,
Les Seigneurs de la guerre construit son récit combattant avec maladresse. Tout d’abord, il maltraite son filmage avec trop de ces prises latérales qui court-circuitent l’intensité et la croyance en ce qui est montré. Ensuite, il peine à inscrire ses indispensables batailles dans la fulgurance sanguinaire que nous avait offert
Seven Swords. Il échoue à en restituer la folie, que ce soit par le montage ou par ses choix de mise en scène. Manifestement, il insiste et focalise trop sur les trois acteurs et leurs prouesses donnant l’impression qu’il ne suit qu’eux en pleine bataille.

Dès lors, les batailles s’enchaînent et l’on reste sur notre faim parce qu’au vu des moyens engagés et des combattants présents, The Warlords semblait annoncer une vision Kurosawaienne de l’affrontement et non une vaine et maladroite resucée. Et le dépit ne fait que grandir alors que pourtant dans leurs inspirations, les batailles se veulent point d’orgue et que la prise de Shu notamment est saluée par des plans magnifiques et une bataille dantesque.
Une tragédie politique avortée par manque de souffle
Et justement, c’est à l’instant où la déception pointe que ce que l’on pressentait, ressort et s’affirme enfin, sans pour autant tout sauver : The Warlords revendique haut et fort, son envie de tragédie politique sous couvert d’une histoire de virile amitié entre des seigneurs de guerre qu’une promesse engage. En effet, dans l’idéal, le trio devait céder à un moment et se scinder pour assumer une dramaturgie poignante. Et le film de progresser entre machiavélisme et épopée guerrière - les deux seuls viatiques possibles étant alors la quête du pouvoir ou celle de l’amour. Ce que Peter Chan choisit de faire est pourtant différent puisqu’il préfère mêler les deux possibilités. Il évite de choisir mais espère pourtant donner à l’ensemble, un souffle fondateur et unique.

De fait, dans les conquêtes et les regrets qui vont suivre, les destinées et caractères des trois frères de sang vont se creuser. Et leurs ruptures se marquer. Le trio commence dès lors à inéluctablement se séparer et le brillant second que joue Takeshi Kaneshiro choisit très vite son camp, reniant par conviction, ses origines et son ancien chef.
The Warlords multiplie alors les oppositions là où auparavant il favorisait sans distinction, ses trois protagonistes, que ce soit dans le cadre ou l’action. Par conséquent, de la prise magnifique de Nankin « expédiée » en un remarquable montage alterné,
Les Seigneurs de la guerre s’aventure vers le terrain du politique et apporte à chaque victoire remportée, de nouvelles raisons à une dislocation du trio initial. Ainsi, de la promotion ininterrompue de Pang à la lente disgrâce de Zhao Er-Hu, Peter Chan sert son propos en marquant la duplicité des proches de l’Empereur et la férocité des antichambres du pouvoir.
« Jusqu’où compte-t-il aller ? » est alors la question qui se pose à mesure que les trois suivent des trajectoires bien divergentes. L’affrontement semble en effet impossible à éviter et son absence incompréhensible. Et là encore, c’est justement dans cet entre-deux que le cinéaste va opérer, reculant à nouveau le temps où tout doit être résolu et réglé. Notamment, en faisant le choix d’un assassinat politique digne de
Jiang Hu ou d’Election. Dès lors, une seule issue semble possible et elle prend la forme habituelle des films de chambara et autre Wu Xia Pan, celle du combat ultime, celui qui verra s’affronter les frères survivants, celui qui a trahi sa promesse par amour et ambition et celui qui aura su rester pur et moral. Une bonne idée en soi. Hélas, au-delà de la dimension binaire du procédé, le film trouve une bien classique et facile conclusion au travers d’un combat à la
Hero. Une alternance de plans larges et serrés, maladroitement montés s’impose alors et le ralenti domine autant que l’envie d’épater.

De fait, malgré une assez belle composition où un poignard ensanglanté honore la rupture du serment fondateur et le pourrissement du politique, Peter Chan achève
Les Seigneurs de la guerre de manière trop décevante. Certes, avec une fin à double sens – littéral et symbolique - qui rappelle la chute d’une Chine dépassée et gangrenée, il a élargi son cadre et renvoie à l’actuelle prospérité d’un Empire autoritaire. Et pourtant, son film se clôt sur d’authentiques et d’insurmontables regrets que cette fin trop emphatique ne peut qu’alimenter.
Les Seigneurs de la guerre, l’insuccès d’un film imparfait
Dans sa globalité,
Les Seigneurs de la guerre prête ouvertement le flanc à la critique. En effet, pétri de références envahissantes à la hauteur desquelles il n’a pas su s’élever,
The Warlords fait l’effet d’un engagement désenchanté. Par ailleurs, doté d’un casting impressionnant, les acteurs qui le portent à l’exception d’Andy Lau, ne parviennent pas à convaincre, au point que l’on ne peut que souligner par exemple l’absence réelle d’expressivité de Jet Li en général talentueux et intrigant.

De même, si les combats essaient d’être amenés à leur point d’incandescence, la seule intensité qui s’en dégage, repose sur l’échec manifeste d’une telle velléité. Bien loin d’égaler Héros de guerre ou de dépasser Kagemusha, The Warlords fait pâle figure avec ses engagements guerriers éclatés ou son filmage trop centré sur les incroyables exploits des trois « blood brothers ». On ne saurait en vouloir à Peter Chan mais on peut regretter néanmoins que ce dernier n’ait pas davantage retenu de Tsui Hark et de Chang Che. C’est en effet dans sa construction et ses facilités que le film s’égare et peine à enthousiasmer. C’est d’autant plus dommage qu’une pareille fresque semblait appeler bien autre chose avec son scénario à triple entrée et ses moyens démesurés. En somme, si l’ensemble se laisse regarder sans trop ciller, ce n’est malheureusement pas le type de métrage que l’on vantera. Et c’est bien dommage parce qu’il se place comme le troisième insuccès majeur dans le genre en quelques années, après Wu Ji et La Cité interdite.