Avec les moyens conséquents d'une production Dreamworks, Sam Mendes s'essaie au polar opératique en costume en lorgnant pas mal du côté du
Parrain, mais aussi... de
Baby Cart ! Entre exécutions ritualisées et tragédie antique,
Les sentiers de la Perdition offre de beaux personnages à Tom Hanks (encore une fois méconnaissable) et Paul Newman, qui en profitent pour livrer des compositions remarquables. Le résultat est impressionnant de rigueur, mais on peut lui reprocher un excès de prudence...
LES SENTIERS DE LA PERDITION2002Réalisateur : Sam Mendes
Acteurs : Tom Hanks, Paul Newman, Jude Law, Stanley Tucci
Durée : 1h56
Sortie : 11 septembre 2002
John Sullivan (Tom Hanks) est un tueur à la solde de Mr Rooney (Paul Newman), un parrain du crime. un soir, il est surpris lors de l'une de ses expéditions punitives par son fils aîné, alors que Connor, le fils de Rooney, abat froidement un autre gangster...Un auteur est reconnaissable quel que soit le sujet abordé : message bien reçu par Sam Mendes qui n'hésite pas ici à changer radicalement de registre, après l'acclamé
American Beauty, et à s'adonner à l'un des genres les plus délaissés des années 90, le film de gangsters. D'emblée, le terrain est nettement balisé. Avant même que pointent les canons des sulfateuses et que fume la gomme des tractions-avant, Mendes dépeint une famille américaine bien comme il faut, avec l'indispensable engrenage qui coince. Comme pour mieux apposer sa signature, il fait du père le dépositaire d'un secret capable de détruire ce bonheur en technicolor : derrière ses apparences d'employé modèle, il officie comme exécuteur des hautes oeuvres pour le compte d'un parrain lui aussi emprunt de respectabilité (Paul Newman). Le rapport de conflit mais aussi de fascination qui relie et oppose les générations d'une même lignée, sans oublier le discours sur la normalité et les apparences, sont ainsi autant de thématiques que les deux premières oeuvres du cinéaste ont en commun.

Pourtant, la manière dont Mendes les illustre ici témoigne d'un relatif renoncement : d'un monologue introductif emprunté à
Impitoyable à des séquences intimistes sous influence (
Nos Funérailles d'Abel Ferrara est maintes fois cité), les références dépouillent rapidement
Les Sentiers de la perdition de toute ambition auteurisante, ramenée au simple clin d'oeil, pour cantonner le film au statut d'hommage. Sam Mendes endosse les habits du simple illustrateur, démarche modeste s'il en est. Ce qui ne veut pas dire non plus que le genre, dans ce qu'il suppose de conventions, en sorte grandit.
Décidé à appliquer docilement son sens de l'espace (parfois très impressionant, surtout lorsqu'il joue sur la profondeur de champ) sur une trame psychologique et vengeresse classique, Sam Mendes se place au croisement des styles, opère une sorte de synthèse du genre avec une identité inversement proportionnelle à sa maîtrise : les frères Coen (road movie de
O' Brother, esthétisme de
Miller's Crossing), Francis Ford Coppola (l'emphase opératique) et Brian De Palma (tant pour l'univers graphique que pour la mise en place des scènes d'action) sont intégrés (intelligemment) à un projet visuel et narratif plutôt homogène mais qui souffre, surtout dans sa prévisibilité, de cette récupération systématique. Ce besoin du cinéaste de se placer dans les empreintes de ses prédecesseurs l'empêche de s'épanouir totalement dans l'univers qu'il illustre : qu'il s'agisse de moments tragiques, comiques, brutaux ou virtuoses, l'application du réalisateur dépouille le film de toute vitalité, pour le cantonner à un professionalisme glacé qui intrigue mais ne passionne jamais. Sur le fond, le problème est identique :
Les Sentiers de la Perdition ne choisissent aucun itinéraire et préfèrent zigzaguer dans toutes les directions. Relativement abstrait, légèrement mélancolique, très parcimonieusement violent, fugacement drôle, prudemment expérimental, timidement beau, le film, très honnête spectacle au demeurant, goûte à tout mais n'opte pour rien. Au spectateur de décider si cette confusion des manières le comble ou le frustre...