En déclinant sur grand écran une série télévisée encore en activité, on ne peut que se risquer de proposer d'une façon ou d'une autre ce que l'on se hasardera à considérer comme un simple épisode de plus s'étendant sur 90 minutes. Un "piège", dans lequel
Les Simpson – le film s'infiltrera pourtant, contre toute attente et/ou espoir de ses créateurs. Néanmoins, utiliser le terme de "piège" est une véritable hérésie que l'on corrige immédiatement puisque l'on ne peut que constater l'effort absolument considérable dont a bénéficié ce long métrage. D'une part parce que Matt Groening et ses acolytes jouent d'entrée de jeu avec cette situation sensiblement handicapante via une version cinéma de
Itchy et Scratchy (carrément mortelle) devant laquelle s'esclaffera immédiatement Homer : "Il n'y a que les andouilles qui payent pour regarder ce que l'on peut voir gratuitement à la télévision !" avant de mieux nous pointer du doigt. Mais l'expérience
Simpson en salles propose surtout cela de fascinant que l'on peut enfin vivre le spectacle collectivement, et rire en groupe comme un seul homme. Un contraste avec la solitude du téléspectateur on ne peut plus dans le propos de l'histoire, en plus. A quand remonte la dernière fois où, en sortant d'une salle de cinéma, vous vous êtes dit que ce que vous venez de voir était totalement maîtrisé d'un bout à l'autre ?
LES SIMPSON – LE FILMUn film de David Silverman
Avec : Dan Castenalleta/Philippe Peythieu, Julie Kavner/Véronique Augereau, Nancy Cartwright/Joëlle Guigui, Yeardley Smith/Aurélia Bruno, Hank Azaria, Harry Shearer et Tom Hanks
Durée : 1h27
Date de sortie : 25 juillet 2007S'embourbant dans sa propre bêtise, la petite communauté de Springfield néglige son patrimoine écologique à tel point que son mignon petit lac est devenu une affreuse étendue toxique mise sous quarantaine. Le moindre petit déchet supplémentaire déclencherait les hostilités de mère nature. Bien évidemment, Homer et son nouvel ami, un porc chevelu rebaptisé Spider-Cochon (parce qu'il peut "marcher" au plafond), exécuteront LA connerie de trop qui fera de la ville l'endroit le plus dangereux des Etats-Unis. Parce que les mesures draconiennes du gouvernement Schwarzenegger menacent la bourgade, les Simpson seront alors devenus les bêtes noires de leurs anciens amis et voisins…Pour les aficionados qui connaissent l'étendue de cet univers, on est en terrain connu. Après cette fameuse introduction
Itchy et Scratchienne, on le répète, totalement hilarante, le film débute exactement comme la série. A savoir avec son générique et son titre sortant des nuage dans un format 4/3 réservé aux téléviseurs. Chose qui ne durera pas longuement puisque l'image s'élargit alors pour prendre la forme du fameux 2.35 cinémascope, format inhabituel pour la franchise. C'est en tout cas une sensation étrange de redécouvrir le générique sous cette forme, bien qu'il soit désormais modernisé, avec un tempo assurément entraînant, et sa caméra pénétrant Springfield d'une manière virevoltante. On découvre bien évidemment Bart en train d'écrire sa punition au tableau "
Je ne dois pas télécharger ce film illégalement", avant de suivre non seulement les autres membres de la famille mais aussi bon nombre d'autres personnages dévoilés dans des situations improbables, comme Mr Burns perdant l'équilibre après que son acolyte Smiters ait déposé du dentifrice sur sa brosse à dent.
Le ton est donné. Au même titre que le nœud de l'intrigue d'ailleurs puisque l'un des thèmes récurrents des
Simpson, la série, c'était une apologique petite démonstration de la bêtise dans toute sa splendeur, et on ne compte même plus le nombre de fois où Homer s'est mis dans le caca lui-même, lorsque ce n'est pas son entourage, ou toute la ville. Et ici, annonçons le clairement : il fait très fort. Le champion olympique !
En tout cas, on ne pourra que saluer toute l'ingéniosité d'écriture dont on saisit nettement mieux les longues années de conception. Voilà qui justifie en tout cas (et en tous points) l'utilisation du format long sans jamais tenter de s'étirer vulgairement pour tenir dans sa case. Le premier vrai bon point de l'affaire : les 90 minutes sont au service de l'histoire. Pas le contraire. Un pitch somme toute banal dans ses grandes lignes, mais qui pullule d'éléments ingénieux dans le détail, et qui permettent d'une part de réellement se pencher sur une relation familiale inégale. Sans verser dans le pathos complet, pour l'une des rares fois on remet totalement en question ce nid bancal en abordant cette chose tabou qu'est la séparation. Homer est un mauvais père, un mauvais mari et un très mauvais citoyen. Ca on le savait déjà, mais il risque ici de vraiment tout perdre lorsque tous les autres membres de la famille se rendent compte qu'ils sont probablement tombés sur la mauvaise pioche.

Une gravité sous jacente un peu laissée pour compte dans les derniers épisodes ou saisons de la série (franchement faiblardes d'ailleurs), et qui prend le temps de mieux s'intéresser à des traits de caractères qui se croisent, s'entrecoupent et se complètent. Qu'il s'agisse de Marge, de Bart, Lisa ou même Maggie, l'unification - et son contraire - trouvent ici totalement leur sens à un degré que le temps nous avait totalement fait oublier. Et dans le genre toile habilement tissée, il n'y a pas une seule séquence gratuite puisque n'importe quel élément ou gag du film est systématiquement lié à un autre, ou au cœur principal de l'intrigue pour une cohérence générale épatante. Plus fort encore, TOUS les personnages du dessin animé répondent présents à un moment ou un autre, d'une façon appropriée, sans avoir l'air de sortir de nulle part. Un vrai jeu de domino fichtrement bien fichu illustrant plutôt fidèlement cette grosse histoire se tirant la part du lion entre l'indépendance pure (les habitants de Springfield), et l'unité de groupe (l'âme de Springfield) … Même jusque dans le pessimisme le plus total de sa dernière partie.
Les Simpson le film se penche donc avec un peu plus d'approfondissement sur l'épée de Damoclès qui a toujours surplombé ses héros sans jamais concrètement s'y écraser, et qui nous a bien fait rire à leur dépens depuis 20 ans - il faut le reconnaître. Et c'est en cela qu'il rehausse le niveau avec étonnement. Même sur un plan esthétique, le travail demeure archi soigné et trahit une utilisation du cinémascope perpétuellement inspirée. Une œuvre plus "mature" qui n'empêche fort heureusement pas de s'amuser. D'ailleurs on s'éclate même très souvent, voire tout le temps, dans ses introductions multiples, dans ses gags (le film regorge de séquences aussi poilantes que celles aperçues dans la bande annonce), de ses bons mots disséminés ça et là et surtout dans la revigorante énergie qu'il dissémine tout du long, jusque dans un final particulièrement explosif. Inutile de repérer sa ou ses scènes clés, puisque chacun ne pourra que craquer sur l'une ou l'autre de la foultitude d'idées de génies auxquelles Groening and co ont pensé…

En revanche, on compte sur les conversations cinéphiles ou de fans pour les remettre au goût du jour puisque quid d'un cochon, d'une moto, d'un avis de recherche, d'un tube d'araldite, d'un trou ensablé, ou d'un Tom Hanks agacé, ce long épisode digne des meilleurs n'a pas fini de (se) faire du bien. L'été 2007 est décidément un excellent cru pour le cinéma d'animation.
Arnaud Mangin