Cinquième long métrage du cinéaste turque Nuri Bilge Ceylan,
Les Trois Singes s’inscrit dans la continuité de l’œuvre du cinéaste, notamment par l’utilisation des medias numériques, et se montre comme étant un passionnant portrait contrasté sur la nature humaine.

Nuri Bilge Ceylan raconte ici l’histoire d’un père de famille qui va se faire accuser d’un accident de voiture, et donc d’un meurtre, pour éviter à son patron un scandale politique. Ce qu’il y a de différent ici, c’est que l’intrigue n’en est pas une. On sait très rapidement quels sont les non-dits, sur quoi repose le mensonge, et qui sont les personnages concernés. Mais finalement cela n’a aucune importance, la progression dramaturgique se fait dans la psychologie de ces humains sublimés par le metteur se scène. C’est cet espèce de quatuor composé d’un père, d’un fils, d’une mère et d’un outsider qui va évoluer tout au long du film. Chacun dans son enclos mental, tentant de trouver comment s’en sortir blanchi, soit en essayant de protéger les autres, soit en ne pensant qu’à sa tranquillité personnelle. Mais le dialogue n’existe pas, les Hommes ne se parlent pas. Par peur de faire du mal, ou peur d’avoir mal. Tous agissent selon leurs propres convictions. Mais dans cette famille déconstruite, on cherche simplement un peu de bonheur et de paix. Les comédiens, tous d’une justesse impressionnante transpercent le récit et l’alimente d’une aura quasi surnaturelle. Peut être un prix d’interprétation à décrocher.
Le réalisateur a ici tenté d’apporter sa vision du mensonge, de la vérité et des rapports humains à travers un film somptueux, à la fois sombre et lumineux, pessimiste et optimiste, à la mise en scène sobre et précise.
Ce qui frappe en premier lieu est bien entendu la qualité esthétique du film. Comme pour son dernier film, Les Climats, Nuri Bilge Ceylan s’est muni d’une camera Haute Définition et d’un matériel sonore à la pointe de la technologie. L’utilisation de la HD a permis un travail de l’image extrêmement minutieux rendant chaque petit détail plus important les uns des autres. Tous les moindres traits expressifs des comédiens sont perceptibles et accordent aux personnages une dimension totalement bouleversante. La camera est installée avec précaution, le film prend son temps pour laisser au spectateur le temps de s’immiscer dans les recoins les plus enfouis de l’esprit des protagonistes pour parvenir à les comprendre. Il y a ici un parti pris de lancer l’intrigue sur un rythme lent, permettant aux être d’évoluer dans leur microcosme. Chaque plan et travaillé au millimètre, tant sur les cadres que sur la lumière, pour servir le fond du film avec intelligence. Le travail de la photographie est absolument fabuleux, à placer au côté de la Ronde De Nuit de Peter Greenaway. Les zones d’ombres sont palpables, les visages sont lumineux, les regards foudroyants.
Ceylan expose ici une vision en demi-teinte, qui oscille entre optimisme et pessimisme. Optimiste, car finalement on peut ressentir chez certains personnages une vraie volonté de protéger l’autre, l’amour apparait comme un lien très puissant entre tous les membres de cette famille. Mais également car ils ont une vraie capacité de réflexion, quelques soit les actes commis, les situations désirés, tous ses êtres se questionnent sur eux-mêmes, sur leurs sentiments les plus enfouis, afin de parvenir à être le plus sincère possible. Les mots mentent souvent, mais les corps et les regards en sont incapables. Pessimiste, car certains restent pris aux pièges de leurs tromperies, et malgré une certaine volonté à vouloir tenter de s’en sortir, ils n’y parviennent pas, et sans doutes n’y arriveront jamais. Telle une fatalité pesant sur eux.

A travers l’utilisation d’une bande sonore singulière, tout est toujours étudié dans le détail. La moindre respiration, qu’elle soit caractéristique d’une hésitation ou de situations fantasmés, est mise en avant. Cette association de son et d’image confère au film une force incroyable et lui donne des allures de tableau clair obscur. Les deux derniers plans sont d’une splendeur inouïe tant sur le fond que sur la forme.
Nuri Bilge Ceylan parvient à capter avec une grande justesse les errances de ces êtres humains perdus et à la recherche de leur vérité et d’une certaine forme de paix. Son tableau animé d’une heure cinquante passionne, intrigue, bouleverse, effraie… Rarement un portrait d’individus avait été traité avec tant d’intelligence, de beauté, et surtout d’humanité. Premier chef d’œuvre du festival de Cannes de cette année, on espère de tout cœur que le film se verra récompenser.