L'HISTOIRE : Une famille disloquée à force de petits secrets devenus de gros mensonges, tente désespérément de rester unie en refusant d'affronter la vérité. Pour ne pas avoir à endurer des épreuves et des responsabilités trop lourdes, elle choisit de nier cette Vérité, en refusant de la voir, de l¹entendre ou d'en parler, comme dans la fable des « trois singes ». Mais jouer aux trois singes suffit-il à effacer toute vérité ?
Antonioni en Turquie, la tête à l'envers.
Depuis ses débuts – bien avant Uzak, le film qui l'a révélé en France –, Nuri Bilge Ceylan filme les tourments de ses personnages avec un œil contemplatif pour révéler des états de tristesse, d’angoisse ou de désir qui sont aussi les siens. La plupart du temps, il se passe de commentaire (les mots ne servent à rien, surtout pas à communiquer). Les Trois Singes, son nouveau long métrage, s’attache aux fissures dans une famille turque avec la même mélancolie et la même beauté qu’entrecroisent tous ses films, sans toutefois proposer d'éclats inédits. C'est sa qualité et son défaut.
Au centre du récit, il y a une modeste famille dont les membres ne se comprennent pas. Un père qui est tenu responsable d’un accident de voiture mortel à la place de son patron (un politicien détestable) et va en prison en échange d’une somme d’argent. Une mère, confrontée à l’absence de son mari, qui se complait dans des aventures sans lendemain. Un fils post-adolescent qui passe ses journées au lit pour refuser sa vie. Bref, des personnages qui se comportent comme dans la fable des trois singes (ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire). Le manque de communication est tel qu’ils ne peuvent pas s’expliquer pour interrompre la tournure de leur quotidien tragique. Au fur et à mesure que le film avance, cet univers précaire menace de s’écrouler.
Dans Les Trois Singes, le turc Nuri Bilge Ceylan continue de manière cohérente d’explorer la complexité des rapports humains en déployant une intelligence de cinéma sidérante que ce soit dans la composition des plans ou le sens du cadre (il a été peintre avant d’être cinéaste, et cela se ressent). A ce niveau, sa virtuosité est irréfutable. Elle lui permet d’organiser des images empreintes d’une poésie désespérée et d'une mélancolie universelle qui justifient à elles-seules le visionnage du film. Influencé par Bergman, Antonioni, Bresson et Tarkovski, son cinéma a toujours eu la particularité d’être à la fois sensoriel et esthétique. Cependant, pour la première fois chez lui, cette beauté presque picturale peut poser problème. D’un côté, ses plans témoignent d’un talent d’esthète (ce que l'on savait déjà) et personne ne filme comme lui des digressions surréalistes (ici, les panoramas du Bosphore sous les nuages, une hallucination aussi marquante qu’Istanbul sous la neige dans Uzak et Les Climats); de l’autre, cet esthétisme menace toujours de rendre le film trop esthétisant pour son propre bien.
Pourtant, à bien y regarder, rien n’est laissé au hasard, et chaque plan reflète un sentiment indicible autant qu’il annonce l'avenir des personnages (la noirceur de moins en moins masquée). Ce qui empêche Les Trois Singes de sombrer dans le pathos et le misérabilisme, c’est le sens de l’absurde du cinéaste – la causticité étant indissociable d’une forme de cruauté – qui assure à chaque nouveau film que l’humour est la politesse du désespoir. De la même façon qu’il continue d’utiliser la métaphore filée des climats pour traduire des humeurs, Ceylan montre ici avec subtilité comment la corruption s’introduit dans cette famille à la manière d'un ver dans une pomme et détruit toutes les énergies (la lenteur est synchrone avec l’horloge des protagonistes). Au-delà de la contemplation, il faut y voir une critique de la société (le retour en force du machisme), de la politique (le fantasme du pouvoir) et plus généralement d’un pays tiraillé entre tradition et modernité au détriment de l’épanouissement personnel (cela concerne autant la mère qui essaye de donner un sens à sa sexualité endormie que le fils, lové dans la mélancolie pour contrer le néant).
Par la suite, Ceylan justifie ce cafard existentiel en faisant remonter des ténèbres la présence fantomatique d’un enfant défunt qui revient hanter les vivants. Symboliquement, ce revenant triste à la démarche claudicante incarne la culpabilité de cette famille, incapable de faire peau neuve. La manière dont Ceylan met en scène cette présence n'en reste pas moins gonflée et résume à elle-seule les fluctuations d’un récit tragi-comique sur les liens défaits. Sa prédilection pour l’épure, les silences, les ellipses et les regards – qui en disent plus long que les mots – le place comme le descendant le plus direct de feu Antonioni. Les Trois Singes n’est sans doute pas son œuvre la plus accessible, ni même la plus aboutie (il lui manque l’équilibre de Uzak et la radicalité des Climats), mais elle possède plus de cinéma que la majorité des films actuellement à l’affiche.
On le sait, Tarkovski, Antonioni, Bresson et Bergman sont les références majeures du cinéma de Nuri Bilge Ceylan, chef de file d'une cinématographie turque renaissante. Mais au-delà d'une ...