C'est durant la préparation de
Mémoires de nos pères que germa l'idée d'un film jumeau consacré au point de vue japonais sur cette bataille décisive. Les recherches menées par Eastwood et son scénariste Paul Haggis les avaient en effet menés naturellement vers les rares documents japonais consacrés à l'évènement, et le cinéaste eut l'intuition confuse qu'un énième film américain consacré à cette victoire (c'est-à-dire une défaite humiliante pour le camp adverse) reviendrait à imposer à nouveau le point de vue du vainqueur, quand bien même
Mémoires de nos pères se voulait un regard distancé sur la bataille.
LETTRES D'IWO JIMAUn film de Clint Eastwood
Avec Ken Watanabe, Kazunari Ninomiya, Tsuyoshi Ihara, Ryo Kase
Durée : 2h22
Sortie le 21 février 2007
Les troupes du général Tadamichi Kuribayashi attendent vivres, munitions et renforts qui ne viendront pas sur l'île d'Iwo Jima. Ce lopin de terre quasi-désertique est pourtant la plate-forme à partir de laquelle des troupes américaines pourraient installer leur aviation et bombarder le Japon. Chacun des soldats ici présents, qu'il s'agisse du boulanger Saigo, du policier militaire Shimizu ou de l'ancien champion équestre Baron Nishi, savent que l'envahisseur américain les dépassera en nombre et en logistique, et que le pays attend d'eux l'ultime sacrifice. Prêts à affronter cette mort inévitable, ils confient leurs dernières pensées à des lettres qui ne quitteront jamais cette île.Originellement titré
Lamps Before the Wind, ce projet jumeau profiterait de la pré-production et de la logistique mise en place pour
Mémoires de nos pères, et diviserait d'autant son budget. Cette viabilité établie auprès du studio et du producteur Steven Spielberg, Eastwood demanda donc à Paul Haggis de s'atteler à l'écriture. Ce dernier, overbooké, lui conseilla la scénariste américaine d'origine japonaise Iris Yamashita, qui l'avait aidé sur les recherches de
Mémoires de nos pères. Le premier jet remis par cette dernière fut pratiquement validé sans correction par Eastwood, et c'est sous le nouveau titre de
Red Sun Black Sand que cet « appendice » filmique entra en production.
Le double changement de titre qui a progressivement mené à
Letters from Iwo Jima témoigne du processus organique, voire instinctif, qui a présidé à la création de ce dernier film. Aussi est-il important de ne pas voir en
Lettres d'Iwo Jima un film-miroir de
Mémoires de nos pères. Les seuls rapports qu'entretiennent les deux films consistent en ce changement de point de vue et en certaines séquences-clé de
Mémoires de nos pères (le découverte des soldats suicidés, le corps disloqué de l'américain, l'homme au sabre brandi qu'Ira abattait de loin) dont nous découvrons ici l'envers du décor. Mais au-delà de cet aspect presque gadget, les deux films sont animés d'intentions clairement distinctes.
Mémoires de nos pères était une parabole quasi-situationniste sur l'Amérique actuelle (voir notre critique), Lettres d'Iwo Jima est véritablement un film historique. Toute son ambition est portée par le désir de donner une voix aux vaincus et reconstituer ce que fut pour eux la lente marche vers la mort d'une bataille qu'on savait perdue d'avance. C'est en découvrant les lettres du Général Kuribayashi qu'Eastwood sentit le besoin impérieux de faire ce film. Ces lettres, tout comme celles des autres soldats, ne parvinrent jamais à leurs destinataires, et portaient en elles tout le poids du silence (de la honte ?) qui a entouré la mort de ces milliers d'hommes.
Fasciné par le personnage de Kuribayashi (interprété par un Ken Watanabe impérial à plus d'un titre) Eastwood construit son drame autour de sa figure ambivalente : patriote mais ami des américains, stratège brillant et combatif quand bien même son combat est perdu d'avance, homme d'action et de rigueur mais également père et époux tendre et malicieux ; ce personnage dont la silhouette domine l'affiche du film porte en lui tout ce qu'Eastwood ressent de l'évènement sans forcément le comprendre.
Et c'est là que réside l'originalité de ce nouveau film, dans cette « incompréhension », dans la barrière culturelle, dans le fait que son cinéaste n'a pas cherché à « être » japonais. On ne retrouvera ici aucun des échos du film de guerre nippon, ni les excès mélodramatiques de Yasuzo Masumura, ni le désespoir un tantinet geignard de Kon Ichikawa, ni la théâtralité de Masaki Kobayashi. Lettres d'Iwo Jima est véritablement un film américain, porté par un regard américain, qui met en scène « l'étranger » dans des situations qu'il sait ne pas comprendre et qu'il décide pour autant de ne pas juger. Le choix de la Mort pour l'Honneur, par exemple, est ici traité comme un mystère. Eastwood s'intéresse vivement à la façon avec laquelle les personnages se soumettent à ce choix, mais évite tant que possible d'y apposer toute morale judéo-chrétienne. Les flashbacks qui nous sont proposés, et font retourner les personnages au pays, se chargent de resituer pour nous le contexte social et les différents degrés de pression morale, juste assez pour permettre de mesurer en quoi cette question d'honneur est fondamentale. L'écoute tardive d'une chanson de propagande, intitulée « Iwo Jima » et chantée par des enfants japonais, provoque ainsi une double réaction sur le spectateur occidental, à la fois distant vis-à-vis du caractère outrancièrement propagandiste du chant, et en même temps ému par ces hommes prêts à la mort qui entendent les encouragements de leur propre descendance à laquelle ils s'apprêtent à sacrifier leur intégrité.
La vision de Lettres d'Iwo Jima s'apparente donc à ce que représenterait la lecture de la lettre d'un inconnu : un processus de découverte, de questionnement, d'écoute attentive de la voix lointaine d'un mystérieux disparu. La construction narrative du film est de prime abord factuelle (première partie : les préparatifs – deuxième partie : la bataille) mais sur le plan émotionnel, elle suit bel et bien la construction typique d'une lettre (d'abord les informations générales, puis le vif du sujet et la confession intime). Et c'est également la lecture d'une lettre, trouvée sur le corps d'un soldat américain, qui sert de pivot dramatique et thématique au film, et fait basculer les points de vue de ses protagonistes. Eastwood a atteint l'humanité du soldat japonais en lisant des lettres d'époque; ses personnages de soldats japonais atteignent l'humanité de l'ennemi de la même façon.
A ce stade, révélons un léger regret : durant les trois quarts du film, les soldats américains nous sont présentés d'une façon distante (plans aériens des foules sur la plage, silhouettes sans visage qui surgissent dans la nuit) et l'on retrouve avec un certain amusement ce qui fut longtemps le visage anonyme de l'ennemi japonais dans le film de guerre américain. Mais Eastwood décide pourtant de donner sur le tard un visage et une voix à ces « ennemis venus d'ailleurs », plus préoccupés de franchir la barrière culturelle qui sépare les deux camps que de jouer sur cet inversion de valeur cinématographique.
Enfin, la vision distancée du cinéaste sur ces hommes qu'il n'a pas connus trouve son application la plus cinégénique dans la remarquable photographie de Tom Stern. La présentation des lieux et des personnages se fait dans un quasi noir et blanc, aux teintes sépia délicatement contrastées, qui renvoie aux multiples photographies que les personnages se montrent l'un à l'autre dans cette première partie du métrage. Ces teintes rassurantes sont alors violemment déchirées par la toute première attaque aérienne, où le rouge et le jaune vif des explosions brise l'harmonie du cadre au même titre qu'il brise les premières vies. Dès lors, les teintes sépia vont progressivement dériver vers des couleurs soit plus sèches (le mont Suribachi, les cavernes) soit plus terreuses (le champ de bataille) et ne retrouveront leur éclat d'origine que dans un final équivoque que nous ne révèlerons pas ici.
Film de guerre à la tonalité intimiste mais à l'imagerie spectaculaire, projet réalisé « à l'instinct » par un cinéaste qui a toute la maîtrise de son art, film exclusivement centré sur des japonais mais porté par un humanisme ouvertement occidental, Lettres d'Iwo Jima s'émancipe à la fois de son film jumeau et de la tradition du film de guerre américain en général. Une expérience particulière qui nécessite donc d'être appréhendée comme « film à part », c'est-à-dire ni suite, ni sidequel, ni réponse au film précédent de son auteur.
Rafik Djoumi
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