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Lezard Noir

La critique d'Excessif

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blacklizard L'HISTOIRE :
Connu de quelques cinéphiles avertis pour ses nombreux films consacrés au milieu des yakuzas, Kinji Fukasaku a introduit dans le cinéma japonais des années 60 et 70 une ultra-violence déjà amorcée par les chambarras (ou films de sabre) sanglants de Kenji Misumi (Baby Cart, Zato Ichi). Mais il enrichie cette brutalité d'un sadisme et surtout d'une vision impitoyable de la criminalité où tout n'est plus qu'ambition, mégalomanie, trahisons et tueries. Son style sec, brutal et sauvagement stylisé culminera notamment dans Combat Sans Code d'Honneur et Le Cimetierre de la Morale, ou encore dans le raté mais intéressant Gangsters en Plein Jour.

LE LEZARD NOIR
Année : 1968
Réalisation : Kinji Fukasaku
Acteurs : Akihiro Maruyama, Isao Kimura, Junja Usami
Durée : 1h26
Projection le Samedi 25 Août en vosta à 19h dans le cadre de L'Etrange Festival

Un joaillier richissime reçoit des menaces d'enlèvement contre sa fille, émanant de la mystérieuse Lézard Noir, une voleuse tristement célèbre. Le chantage de la criminelle concerne un diamant hors de prix qu'elle rêve de rajouter à sa déjà imposante collection. Pour empêcher le drame d'arriver, le joaillier fait appel à un détective réputé pour son intelligence et son audace, Kogoro Akechi...

Avec Le Lézard Noir, tourné en 1968, il s'octroie une semi-parenthèse sous la forme d'un exercice de style narratif et esthétique d'abord intriguant, puis captivant, et qui finit par envoûter complètement le spectateur qui n'a pas tous les jours l'occasion de se frôter à un tel concentré de raffinement sulfureux. Fukasaku, critique acerbe et tranchant d'une nature humaine vouée à la sauvagerie (voir son récent et éloquent Battle Royale), révèle ici une facette inattendue de sa personnalité, plus volontier tentée par le dandysme et l'excentricité déviante, bref par un maniérisme onctueux. Il faut dire qu'il subit de plein fouet l'influence écrasante de deux maîtres de la stylisation et de la monstruosité fardée : Edogawa Rampo et Yukio Mishima. Le premier, de son vrai nom Hirai Taro, est un écrivain essentiel de la scène littéraire des années 20, qui y introduisit, grâce à un savant mélange d'inventivité hallucinée et de perversions, le roman noir et l'énigme policière, deux registres empruntés à l'occident. Il faut préciser que son pseudonyme est une transcription phonétique de Edgar Allan Poe (Edoga Waram Po), le père du récit de terreur moderne. Ecrit en 1934, son roman Le Lézard Noir (édité en France par Philippe Picquier) figure parmi ses plus grands succès populaires et met en scène son personnage de prédilection, le détective raffiné et implacable Kogoro Akechi, qui apparaitra au long de multiples romans et nouvelles, variablement destinés à un public enfant ou adulte. L'auteur et son personnage furent réunis en 1994 dans l'intéressante biographie romancée Rampo, de Kazuyoshi Okuyama, adaptation assez fidèle d'un autre de ses romans, La proie et l'ombre. Notons enfin que le récent Gemini de Shinya Tsukamoto transpose une nouvelle de Rampo.

Kinji Fukasaku n'adapte pourtant pas officellement l'oeuvre de l'illustre auteur, mais plus précisément la pièce de théâtre qui en fut tirée, créée par un autre monstre sacré de la littérature nippone, Yukio Mishima. Le fameux prix Nobel, célèbre pour le contenu tourmenté de ses romans, pour sa mort spectaculaire et pour la biographie que lui consacra le réalisateur Paul Schrader (sur une merveilleuse musique de Philip Glass), ne pouvait que se retrouver dans l'alchimie de passions délirantes et de manipulations vicieuses que constitue le livre original. On ne note d'ailleurs pas de modifications très notables dans la trame elle-même et dans les rapports plus qu'ambigus qu'entretiennent les protagonistes. Précisons encore que Mishima, qui fut souvent tenté par le cinéma et figura notamment dans Hitokiri de Hideo Gosha, tient ici un rôle parfaitement adapté à sa démesure...

Après cette longue mais essentielle présentation, intéressons nous au film lui-même : c'est un monument inclasable, rien de moins ! Des les premières images, c'est un univers unique qui s'impose à nous, à la croisée de tous les chemins : angles obliques soulignant l'étrangeté omniprésente, musique rock en phase avec des éclairages psychédéliques et des couleurs flamboyantes, narration à prendre comme un train en marche. Ce décorum kitsh sert de toile de fond variablement hystérique ou décalée à un chassé-croisé incroyablement astucieux et suave ou l'enjeu policier devient un jouet entre les mains de personnages uniquement motivés par l'irrésistible attirance qui les pousse à tous les excès et à prendre tous les risques. Le détective Kogoro Akechi (Isao Kimura) se livre à un jeu particulièrement dangereux pour mettre en échec la criminelle énigmatique surnommée Lézard Noir, interprétée ici par un travesti (Mishima oblige !), Akihiro Maruyama. Entre la joute amoureuse et la rivalité purement égocentrique, leur affrontement se mue en jeu de piste où l'astuce et le machiavélisme de chacun transforme sans cesse les données de départ, pour mieux nous perdre et nous surprendre, l'imagination des auteurs tendant au final à un ballet aussi intellectuel que mortel, un festival ininterrompu de faux-semblants, chausses-trappes, bluffs, simulacres, artifices et pièges divers. On ne peut qu'être frappé par la puissance romanesque et la modernité inaltérable de cette synthèse de toute la culture baroque de l'époque.

Car comment ne pas penser au Danger Diabolik de Mario Bava ou aux polars déjantés de Seijun Suzuki (La Marque du tueur), oeuvres mariant avec le même bonheur une esthétique artificielle assumée pour mieux se livrer aux joies de l'aventure fantasmatique ? Erotisme, violence, jalousie et humour animent ce qui aurait pu n'être qu'une joute dialoguée filmée à la papa mais qui préfère donner vie sous nos yeux au croisement de la pulp culture, du sérial et de l'envolée lyrique casse-gueule. Non-exempt de défauts, surtout concentrés dans quelque temps morts qui s'avèreront par la suite nécessaires pour se délecter de la succession de péripétie qui conclue l'enquête, Le Lézard Noir est un classique de détournement, ou comment souligner la fantaisie débridée d'un écrivain adulé à la lumière d'un mauvais-goût salvateur. L'alliance des contraires accouche ici d'un film noir comme il n'en existe aucun autre. Vous laisseriez-vous tenter par un peu de folie ?

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