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Locataires

La critique d'Excessif

4/5
locataires_cinefr L'HISTOIRE : Tae-suk arpente les rues à moto. Il laisse des prospectus sur les poignées de porte des maisons. Quand il revient quelques jours après, il sait ainsi qu'elles sont désertées. Il y pénètre alors et occupe ces lieux inhabités, sans jamais rien y voler. Un jour, il s'installe dans une maison aisée où loge Sun-houa, une femme maltraitée par son mari...
Quelques mois après la sortie tardive d’Adresse Inconnue, Kim Ki-Duk (Printemps, été, automne, hiver et… printemps) revient avec Locataires, son dernier long-métrage, présenté au dernier festival de Venise. Cette fois-ci, tonton KKD nous sert un film à connotation sociale qui brasse en sourdine une histoire d’amour et un film fantastique. Preuve que le cinéaste sud-coréen n’aime rien tant que mélanger les intrigues et les tons. Régulièrement pour le meilleur.

LOCATAIRES
Un film de Kim Ki-Duk
Avec Lee Seung-yeon, Jae Hee
Durée : 1h30
Sortie : 13 Avril 2005

Tae-suk arpente les rues à moto. Il laisse des prospectus sur les poignées de porte des maisons. Quand il revient quelques jours après, il sait ainsi qu'elles sont désertées. Il y pénètre alors et occupe ces lieux inhabités, sans jamais rien y voler. Un jour, il s'installe dans une maison aisée où loge Sun-houa, une femme maltraitée par son mari...


Récapitulons depuis le début pour les retardataires : Kim KI-Duk s’impose de film en film comme une authentique révélation en provenance du pays du matin calme. Un artiste qui bricole des fictions suprêmement élégantes et personnelles qui, trivialement résumées, font éclater le romantisme grotesque à tout bout de champ et racontent les destins parfois rudes de personnages mutiques en panne d’eux-mêmes. Les spectateurs français ont eu le plaisir de découvrir son cinéma si séduisant il y a cinq ans avec L’île, superbe trip érotico-fantastique qui nageait dans les eaux troubles des fantasmes, du sadomasochisme et de la mythologie. Notre homme s’est fait encore plus d’aficionados grâce au succès public inattendu de Printemps, été, automne, hiver et… printemps l'an passé. Depuis, chacune de ses oeuvres titillent nerveusement la curiosité. Alors que Adresse Inconnue, tragédie violente et cruelle qui sonde des hommes et femmes fâchés avec l’existence et par extension leurs pays, est sorti il y a un mois avec quatre ans de retard, son dernier Locataires, primé au dernier festival de Venise d’un Lion d’argent, débarque sur les écrans hexagonaux pour le plus grand plaisir de cinéphiles en quête de cinéma autre.


Pourtant, s’il n’est exempt de certaines obsessions et d’une zénitude apaisante, Locataires supprime les symboles aqueux pour se concentrer sur des faits très sociaux, pour ne pas dire prosaïques : vieillard qui décède dans l’indifférence de sa famille couarde, maton atrabilaire, flics pourris au sein d’une société corrompue, homme qui bat sa femme… Heureusement, toutes les craintes passent par-dessus bord lorsqu’on comprend que Kim Ki-Duk n’a pas envie de s’intéresser à ce défilé de situations monstrueuses et préfère montrer la reconstruction d’une femme et ainsi son cheminement intérieur. Plus sensible et romantique que jamais, sans jamais céder aux scories mièvres, le réalisateur reluque dans le blanc des yeux tristes deux personnages qui veulent changer de vie, de condition, de peau, qui n’arrivent plus à faire corps avec le monde devenu violent et imbécile et qui, dans d’ultimes pérégrinations, occupent la part vide des gens. En s’installant chez eux. Sans chercher à voler quoi que ce soit. En lavant leurs affaires sans avoir recours à la machine. Quelque chose comme un retour aux sources, au naturel, loin de la société consumériste (Kim martèle tant son message social qu’on l’entend trop bien). Cela expose les personnages à des risques mais ils en assument toutes les conséquences, quitte à payer le prix le plus élevé.
Or, en s’attachant à une histoire apparemment banale dans une première partie, en se focalisant sur une idylle naissante entre un homme et une femme qui n’ont guère besoin de mots pour exprimer ce qu’ils ressentent (les silences sont plus éloquents que les vains bavardages), KKD s’amuse – et c’est ici que se révèle le grand intérêt du film – à donner des connotations fantastiques voire surnaturelles à son intrigue mélodramatique qui relève le pari d’être à la fois subtilement émouvante et terriblement grotesque, tout en restant résolument légère, aérienne, divine. L’atmosphère flottante contribue à mettre en valeur la personnalité ambiguë de Tae-suk, sorte d’ange protecteur, qui s’infiltre chez les autres pour occuper leur espace vide. Qui est-il ? Un être de chair et de sang ? Une ombre qui symbolise la culpabilité ? Un fantôme ? Tant de questions qui taraudent l’esprit et renforcent la fascination pour cette œuvre complexe, cérébrale, stimulante, sensuelle. Autant certains de nos cinéastes obligatoires et poseurs savent se complaire dans la transcendance du néant, autant Kim Ki-Duk, cinéaste à sensibilité de peintre, magnifie l’ordinaire pour le rendre extraordinaire. Et si on accepte de se laisser porter par ses petites histoires, ce peut être très beau.

Romain Le Vern

Pour une seconde critique, rendez-vous page suivante :


Le précédent film de Kim Ki-Duk, Samaria, avait échoué à atteindre réellement son objectif et laissait même une impression de froideur voire de lourdeur malgré les évidentes intentions du réalisateur, excepté peut-être dans le final quasiment muet entre le père et sa fille où l’on sentait enfin poindre un semblant d’émotion. Avec Locataires, Kim Ki-Duk nous livre un film à la fois fidèle aux thématiques qui lui sont chères depuis ses premiers films, et infiniment plus mature et puissant dans le fond comme dans la forme.



Tae-Suk s’introduit dans des appartements vides pour y passer la nuit et tâche d’améliorer le quotidien des propriétaires en se chargeant de la lessive et de la vaisselle ou en réparant les machines défectueuses avec un soin méticuleux. C’est au cours de l’une de ses incursions qu’il fait la connaissance de Sun-Hwa, qui observe cet inconnu depuis sa cachette avec un mélange de crainte et de curiosité.
L’œuvre de Kim Ki-Duk se caractérise entre autres par un pessimisme féroce sur la nature humaine et sa cruauté profonde, et par la récurrence de personnages enfermés dans le mutisme le plus complet, proches de l’autisme. On retrouve tout cela dans Locataires dont les deux personnages principaux sont muets et qui contient son lot de figures peu reluisantes. A ce titre, on ne pourra s’empêcher de noter à quel point la police en prend pour son grade une fois de plus, même si on commençait à en avoir l’habitude dans le cinéma coréen avec des films comme Nowhere to Hide de Lee Myung-Se, Public Enemy de Kang Woo-Suk ou plus récemment Memories of Murder de Bong Joon-Ho. Kim Ki-Duk renchérit sur ce thème en insistant sur la bassesse des individus, investis d’un pouvoir qu’ils sont libres de détourner en toute impunité. De même, Sun-Hwa ressemble a priori au personnage féminin type des films de Kim Ki-Duk : femme-enfant bafouée, souillée par la bestialité masculine, tout comme l’héroïne de l’Île ou la malheureuse victime de The Coast Guard. Mais le réalisateur franchit un pas cette fois en démontant subtilement la mécanique invisible des violences conjugales, loin des absurdités exaspérantes de Samaria sur la psychologie féminine. L’incapacité de Sun-Hwa à s’exprimer avec des mots donne toute sa dimension à sa souffrance sans jamais sombrer dans le pathos inutile.



Pourtant, le mutisme des personnages ne signifie pas un refus de participer au monde, puisque Tae-Suk et Sun-Hwa vont ensemble découvrir la misère humaine cachée derrière les portes closes. Même s’ils semblent à priori refuser le contact, le jeune homme et la jeune femme restent à l’écoute de leurs propres sentiments et du malheur des autres. Comme la jeune lycéenne qui se prostitue au début de Samaria afin de rendre les hommes heureux, Tae-Suk cherche en quelque sorte à apporter du bonheur à ses semblables, sans réellement vivre pour lui-même. Mais là où Samaria hésitait entre irréalisme racoleur et métaphore vaseuse sous des dehors de générosité, Locataires parvient à justifier la quête de Tae-Suk dès sa rencontre avec Sun-Hwa, une femme tellement détruite par la violence de son mari qu’elle souhaiterait ne plus exister.

Au-delà des thèmes abordés, parfois très difficiles, Locataires est avant tout une extraordinaire expérience sensorielle, à l’image de la relation toute en sensualité et en délicatesse qui unit Tae-Suk et Sun-Hwa. Kim Ki-Duk nous entraîne dans un voyage onirique bouleversant où le charme opère immédiatement et naturellement. La beauté stupéfiante de la photographie, la sobriété de la musique dominée par la chanson envoûtante de Natacha Atlas, « Gafsa », participent à l’atmosphère singulièrement romantique de ce film tout en épure. Les trois acteurs principaux y sont formidables, en particulier le sublime Jae Hee qui imprime de sa grâce irréelle le personnage de Tae-Suk et le film tout entier.



Kim Ki-Duk signe avec Locataires une oeuvre éblouissante, un de ces films dont on ressort hypnotisé et émerveillé, le plus beau de sa carrière et de ce début d’année.

Caroline Leroy

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