Ode sombre et suffocante à une innocence dont la place dans la société semble superflue ou sujette à perversion,
London to Brighton est le premier long métrage de Paul Andrew Williams qui décline ici son court-métrage
Royalty en y utilisant les mêmes personnages.
LONDON TO BRIGHTONUn film de Paul Andrew Williams
Avec Lorraine Stanley, Georgia Groome, Johnny Harris, Sam Spruell
Durée : 1h30
Date de sortie : 10 Juin 2007Londres. 3h07 du matin. Kelly, l’œil amoché, et Joanne, une fillette d’à peine onze ans, se réfugient dans les toilettes d’un pub. Extenuées et en état de choc, elles essayent de prendre la mesure des événements. Duncan Allen, un riche magnat, gît dans son sang après avoir essayé d’abuser de Joanne. Son fils Stuart, un puissant mafieux, convoque alors Derek, le proxénète de Kelly, afin de s’enquérir des évènements. Il en va de la vie de celui-ci de retrouver les deux jeunes femmes pour qui une évidence s’installe : il leur faut fuir la capitale.Le scénario, écrit en quelques jours et tourné en moins de 3 semaines fin 2005, pour un budget «
équivalent à celui d’un budget de catering sur un film britannique moyen » dépeint ainsi la plongée brutale d’une jeune fillette de onze ans ayant fui un foyer familial inhospitalier (père alcoolique et violent, mère décédée) dans un monde de prostitution et de crime où la mort est un facteur omniprésent. Affamée et faisant la manche, elle est repérée par Kelly, une prostituée chargée à contre cœur de trouver une très jeune fille pour un des clients de son mac. Le client étant un très gros poisson, le mac très avide et l’assiette souvent vide, Kelly se prêtera d’abord au jeu pour finalement succomber à l’appel d’un instinct maternel protecteur, et remettre en question ses acquis. L’argent étant une denrée rare mais surtout nécessaire, sont corps lui servira à amasser l’argent indispensable à leur fuite, l’auteur peignant un monde où tout se monnaye, de la santé physique des protagonistes (Kelly acceptera une passe sans préservatif en augmentant à peine ses tarifs) à la vie des autres (Joanne est « louée » au riche client, sans regard sur ce qu’il compte lui faire).
Nombreux sont dans le film les rappels à cette innocence enfantine candide : l’arrogance ignorante, l’insouciance bercée d’illusions et l’intérêt pour la mer et les jeux de grappins à peluches sont autant d’éléments qui plongent le spectateur dans un contraste saisissant, tranchant avec la brutalité des évènements qui secouent les deux vies fragiles. Car hors cadre, tapie dans l’ombre se situe toujours cette masse noire et gluante de corruption et d’avilité qui avance pas à pas tel un prédateur implacable. Londres est ainsi dépeinte comme une ville de pôles : le monde de la rue, froid, opportuniste, animal, où les bouches de métros et les bouibouis à frites créent un espace vital inhospitalier fébrilement éclairé par de paresseux néons, et le monde de l’upper-class, alternant boites de nuit somptueuses et enfumées et appartements immaculés hantés par le spectre du vice pernicieux.

Par contraste, Brighton, ville touristique et universitaire, est hantée par un vent clair et des adolescents désoeuvrés. Insouciants, ils semblent avoir abandonné l’idée de faire fortune, vivant au jour le jour de fins de soirées avachies devant le poste de télé aux passes journalières destinées à acheter pitance et drogues douces. Un voyage de train sépare ces deux mondes, dont la différence majeure réside finalement dans la vitesse à laquelle ils évoluent. Urgent et frénétique à la capitale, le temps semble passer au ralenti sur la côte, permettant à nos fugueuses de respirer le temps d’une courte escale.
Le parti pris voulu de la caméra à l’épaule permet une immersion immédiate dans ce monde d’une noirceur suffocante, le réalisateur considérant celle-ci et par extension le spectateur comme un personnage à part entière de l’histoire. Autant la performance de la jeune actrice et la peinture sociale font penser à du Ken Loach, autant l’intrigue et la mise en scène lorgnent bien plus du côté de la trilogie
Pusher. La double intrigue minimaliste nous baladant de l’avant fuite à ses conséquences présentes est ainsi filmée (à l’exception d’une seule scène utilisant un travelling ralenti accompagné de la moonlight sonata de Bethoveen) sans concessions stylistiques, sans effets de montage ou de transitions farfelues, sans montage épileptique ou plan tape à l’œil, auxquels nous ont jusqu’ici habitués nombre de réalisateurs de thrillers anglo-saxons, non sans une certaine efficacité.

Ici juste une caméra qui filme posément et avec pudeur (les agressions physiques se situent généralement hors champ, laissant la part libre au pouvoir de suggestion) et laisse son audience dans la constante appréhension d’une conclusion dont on redoute la possible horreur. Un soin tout particulier a été accordé à la musique du film, survolée par une alternance d’ambiance Hip-hop et d’atmosphères électroniques graves et mélancoliques du compositeur allemand Tom E. Morrison. Et même si le film se termine par une catharsis permettant enfin au spectateur de respirer, sortant d’une apnée oppressante savamment orchestrée, il est difficile de reprendre rapidement son souffle après une telle plongée.
Auréolé de nombreux prix tels que le Hitchcock d’or du festival du film de Dinard, les prix du jury du festival de Raindance (festival anglais du film indépendant), du festival de Foyle, de l’Evening standard british film award, ou encore celui du nouveau réalisateur au festival d’Edinburgh,
London to Brighton témoigne du savoir faire d’un réalisateur honnête, viscéral et ayant à cœur son sujet et ses personnages. Et alors que son film lui accorde les yeux doux des grands studios, le sieur se paye le luxe d’affirmer qu’il n’est «
pas intéressé par l’industrie du cinéma, seulement par le fait de faire des films ». Déjà attelé à ses futurs longs métrages, une comédie noire chez les gangsters,
The cottage, auquel succèdera le road movie
Wisdom last legs, Paul Andrew Williams est d’ores et déjà un cinéaste à suivre de près.
David Brami