La critique d'Excessif

4/5
los_bastardos_tmp L'HISTOIRE : A Los Angeles, comme chaque matin, Fausto et Jesùs, deux travailleurs mexicains clandestins, attendent au coin d'un terminal de bus dans l'espoir d'être embauchés. Les tâches sont ingrates et très mal payées, mais la nécessité de gagner un peu d'argent leur met une pression intense.
Aujourd'hui, ils ont trouvé un travail beaucoup mieux payé.
Aujourd'hui, leur outil de travail est un fusil à canon scié
Le genre d’électrochoc à ne pas mettre devant tous les yeux.

Dans Sangre, son premier film réalisé à l’âge de 26 ans, le Mexicain Amat Escalante utilisait le dépouillement de l’image et du son pour ausculter le quotidien d’un couple et fouillait le vide pour y trouver du sens. A l’époque, il se faisait passer pour un disciple de Carlos Reygadas (Bataille dans le ciel), mais ses intentions étaient floues. Avec Los Bastardos, son nouveau long métrage, il raconte une nouvelle dérive sociale, celle de deux travailleurs clandestins mexicains qui deviennent meurtriers par nécessité, et réalise une sorte de coup de maître, d’une violence barbare, pourvu d’une identité visuelle hallucinante.

 

Deux mexicains, engagés pour travailler sur un chantier, finissent leur journée en pénétrant chez une mère de famille, délaissée par un mari qui ne veut plus d'elle et un fils, lobotomisé par le monde virtuel. Ils l’agressent, lui font fumer du crack, se baignent dans la piscine avec elle, lui donnent de l’amour (une dernière fois) avant de, peut-être, passer à l’acte. On n’en dira pas plus. Mais ne venez pas dire que vous n’avez pas été prévenus : Los Bastardos ressemble à un cauchemar éveillé, construit comme un film d’horreur languide, d’autant plus éprouvant qu’il s’inscrit dans une réalité matérielle et murmure à l’oreille des vérités que l’on sait mais que l’on n’a pas envie d’entendre. De toute façon, on sait, dès les premières images, que cette bombe à retardement va nous cracher quelque chose à la gueule. Quelque chose (un monstre, une "invraisemblable vérité", peut-être) qui va prendre son temps pour accoucher. Il suffit d’une longue introduction où surgissent dans le plan deux hommes menaçants, catapultés de nulle part, pour comprendre que ça ne va pas ressembler à une partie de plaisir.

 

Etiqueté depuis le dernier festival de Cannes comme un choc – ce qui aurait pu le réduire au statut anecdotique d’un "scandale" de pacotille –, Los Bastardos vaut mieux que ça. A tous les niveaux. Son ambition ne repose pas sur l’envie de mettre un coup de boule au spectateur mais juste de l’inviter à observer le monde qui l’entoure avec un œil plus attentif. On pourrait s’en moquer, mais ce n’est pas si fréquent. Le cœur du récit possède deux hémisphères bien distincts : le Mexique (la région de Guanajuato) et les Etats-Unis (Los Angeles), le premier représentant les travailleurs ; le second, ceux qui les exploitent. Amat Escalante crée la collision entre ces deux mondes, regarde les éclats qu’elle provoque et enferme le spectateur dans un étau. Le climat est de plus en plus asphyxiant ; le résultat, effrayant. D’un point de vue purement émotionnel, Los Bastardos met sens dessus dessous. Il a tous les atours d’un brillant exercice de manipulation qui rappelle Funny Games, de Michael Haneke, sans la théorie ni la réflexion sur la déréalisation de la violence (même si la télévision et Internet ont leurs mots à dire sur le sujet), mais avec une perversité similaire, avec cette même dichotomie entre une forme séduisante et un fond dérangeant.

Il y a aussi un discours sur l’esclavagisme moderne qui touche toutes les classes sociales, sans exception. Le propos n’est pas nouveau (Pasolini, autre référence de Escalante, a déjà tout dit – revoir les premières minutes de Théorème) mais le brio avec lequel il l’illustre reste singulier. Les dialogues sont rares parce que les informations circulent de manière visuelle : un regard ou un mouvement de caméra brusque traduisent la rumination intérieure et le moindre déplacement d’un des personnages renvoie à un effort physique. Par ailleurs, le cinéaste mise sur la capacité du spectateur à préméditer (ou pas) des événements en construisant son récit comme une errance incertaine ; en faisant souffler le chaud (le réalisme social bouillonnant) comme le froid (la rigidité des cadres, les plans fixes) ; en étirant un argument fragile jusqu’à l’épuisement. A l'arrivée, on est sous hypnose, aux aguets. Avec trois fois rien, Amat Escalante réussit à instaurer une tension horrifique dans un univers rendu exsangue par la globalisation de la médiocrité, la perversion des idéaux et l'exploitation des plus démunis.

 

Le rythme aussi (la durée des plans) est extrêmement important, même s’il induit souvent en erreur : plus on avance, plus on a l'impression que la cadence décélère, comme si on atteignait un étrange apaisement. En réalité, cette violence sourde qui résonne au loin depuis le début ne disparaît pas et finit par exploser dans un cadre confiné, de manière inattendue. Cette scène marquante dont tout le monde parle et qui a permis au film de se faire une carte de visite dans les festivals du monde entier ne dure qu’une fraction de seconde : elle propose non seulement un effet spécial exorbitant (on a presque envie de faire un arrêt sur images pour comprendre comment Escalante et son équipe l'ont réussi) mais surtout, elle fait accoucher le "monstre" de manière spectaculaire. Impossible d'oublier cette image en sortant de la salle. Impossible aussi d'oublier tous les silences du film, ces moments en suspension qui préfigurent LA déflagration. Il y avait des promesses dans Sangre ; il y a la confirmation dans Los Bastardos. Avec dérision, Fritz Lang affirmait que le Cinémascope était idéal pour filmer des enterrements. Amat Escalante semble avoir pris cette affirmation au pied de la lettre pour capter ce qui ressemble à la fin du monde, avant l’heure.



AMAT ESCALANTE, LA PEUR AU VENTRE

  • Il y a trois ans, on ne savait pas très bien où situer le cinéaste Amat Escalante. Avec Sangre, son coup d’essai, le jeune homme bien mystérieux passait - assez injustement - pour un sous-Carlos Reygadas (Lumière Silencieuse). Sortis la même année, Sangre et de Bataille dans le ciel partageaient la même radicalité et le même refus d’être aimable – le bémol venant de Sangre et son final métaphorique qui cherchait à tutoyer des abîmes chères à Buñuel, Rossellini, Bresson et Pasolini. Des défauts inhérents aux premiers longs métrages qui essayent d’en mettre plein la vue. Cette ambiguïté du rapport maître Reygadas / esclave Escalante, à jamais subordonnés l’un à l’autre, est sacrément démentie par Los Bastardos, un uppercut qui assure que les deux cinéastes copains comme cochons ont pris des trajectoires bien distinctes.
  • Amat a dit: "A l’origine, je n’avais pas d’idées spécifiques sur ce que je voulais raconter. Je voulais confronter deux univers: le Mexique et les Etats-Unis. Le concept du film repose sur l’idée de travail physique que l’on doit faire pour gagner de l’argent. Je ne suis pas concerné par le sujet parce que je n’ai pas à creuser un trou ou à édifier un mur avec des briques (…) Mon père a franchi la frontière illégalement avant que je sois né. J’ai toujours ressenti ce sentiment de ne pas appartenir à un pays. Ma grand-mère vit aux Etats-Unis. Ado, j’alternais en allant passer quelques mois aux Etats-Unis avant de revenir au Mexique. Le contraste était saisissant."
  • Mag : plus d'actu sur Los Bastardos

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