Les films de Ang Lee s’offrent désormais comme des sommes, des œuvres pleines qui brillent dans une quasi-saturation de signes, de raisonnements, d’élucidations. Une fois qu’on les a découvert, on a immédiatement envie de les revoir pour déceler tout ce que l’on n’a pas pu saisir du premier coup d’œil. Après avoir littéralement bouleversé les conventions du western et par la même occasion les cœurs de cow-boys midinettes que nous sommes avec son sublimissime
Secret de Brokeback Mountain, le cinéaste change de registre et éclaircit les zones d’ombre de
Lust, Caution – beau titre qui signifie "désir, prudence" en français –, un thriller annoncé brûlant et noir sur fond d’espionnage qui s’articule autour de deux thèmes indémodables: l’amour et la frustration. Résultat: une œuvre poignante, riche en rebondissements tous azimuts, avec reconstitution historique raffinée, résistance farouche, personnages louches, dérapages immoraux, ambivalences des sentiments, plaisir du jeu et réflexion sur le don de soi. En surface, elle s’avance en terrain connu et, en profondeur, transforme des audaces au-delà de toute espérance. Lion d’or du dernier festival de Venise.
LUST, CAUTIONUn film de Ang Lee
Avec Tony Leung Chiu Wai, Tang Wei, Joan Chen
Durée : 2h36
Date de sortie : 16 janvier 2008En Chine, sous l'occupation Japonaise, pendant la Seconde guerre mondiale, une jeune étudiante (Tang Wei, magnifique), qui rêve de devenir actrice, est recrutée par le chef d’un groupe militant (Wang Leehom, nouvelle égérie popstar) pour interpréter le rôle de sa vie: séduire un homme de pouvoir (Tony Leung, inquiétant) qui collabore avec les autorités japonaises et user de sa séduction naturelle pour le démolir. Mais le cœur a ses raisons... Maître des émotions indicibles, cinéaste transformé par Hollywood, Ang Lee revient de loin. Après s'est fait connaître avec deux comédies stimulantes (
Garçon d'honneur et
Salé sucré), il a adapté avec maestria Jane Austen (
Raison et sentiments) avant de peindre une classe moyenne engluée dans sa rouille intime (
The Ice Storm), de narrer un conte de guerriers égarés dans un monde magique (
Tigre et Dragon), de sonder le conflit des cultures pendant la guerre de Sécession (
Chevauchée avec le diable), de porter à l'écran une bande dessinée (
Hulk) et de transfigurer une histoire d’amour impossible en simulant les codes du western viril (
Le secret de Brokeback Mountain). Parcours balèze et peu conventionnel. Avec
Lust, Caution, il n’a jamais fait couler autant d’encre. Il faut croire que la controverse a du bon étant donné que le film a cartonné - et cartonne toujours - au box-office Hongkongais et Taïwanais. Quelques esprits malintentionnés ont ainsi vu dans
Lust, Caution, objet qui n’obéit à aucune loi, une insulte aux chinois et l'expression d'une misogynie inouïe. Sans compter la haine hallucinante que le cinéaste suscite sur ses terres pour des raisons aussi diverses que vaines (récemment, son site Internet aurait été hacké). Toujours pas tendre, la censure Chinoise, elle, a pointé du doigt la représentation de la sexualité et la violence dans le récit (une pensée émue pour
Une jeunesse chinoise, de Lou Ye, même pas amputé, juste totalement interdit dans son pays). Mais on se convient aussi qu’il est de bon ton de colporter ces scandales de pacotille lorsqu’un film cartonne en festival ou ailleurs (une pensée émue bis pour le phénomène
Amélie Poulain). Mais là n’est pas le débat, encore moins l’intérêt d’un film de 2h30 qui vaut clairement mieux que ses racontars de marins d'eau douce.
La grande nouvelle pour Ang Lee, c’est qu’il est loin le mauvais temps de
Hulk, blockbuster malade, où le cinéaste tiraillé entre les exigences de producteurs interventionnistes et la lourdeur de la machine commençait à remettre en question sa collaboration artistique avec les yankees et peinait à imposer ses volontés. Fort de l’éclatante réussite du
Secret de Brokeback Mountain, il recommence un exercice qu'il connaît bien: l'adaptation d'une nouvelle littéraire. Cette fois-ci, elle est signée Eileen Chang, écrivaine souvent comparée à Jane Austen dans son pays, dont Hou Hsiao Hsien avait, souvenez-vous, adapté les très soporifiques
Fleurs De Shanghaï.
Lust, Caution raconte donc une nouvelle affaire de raison et de sentiments. Mais sur un mode curieux, pas évident ni commode. Un peu comme dans son précédent long métrage où les longueurs (sublimes) marquaient l’absence de l’être aimé, l’état de frustration, le manque qui travaillait au corps et au mental. Et ici, rebelote: il faut attendre une bonne heure avant que les acteurs s’installent confortablement dans la peau de leurs personnages, que l’on oublie le côté décorum rococo de la reconstitution pourtant soignée, que l’on reconnaisse Tony Leung dans l’un de ses rôles les plus ingrats, que l’intrigue commence à prendre forme et nous embarque dans ses méandres. En somme, une bonne heure pour comprendre finalement là où le cinéaste veut nous emmener. Là, c'est vers le thriller érotico-moral manipulateur du meilleur cru. Certes, on peut trouver le temps long ou même ne pas piger le pourquoi d’une telle minutie. Mais ce qui pourrait ressembler à une faiblesse rédhibitoire témoigne en réalité de l’ambition sérieuse, de la rigueur intransigeante d’un réalisateur qui a envie de réaliser un nouveau "grand film" où les soubresauts intimes se cognent à l’Histoire politique pour cueillir tout à chacun, et surtout ne veut rien laisser au hasard (la bague est un objet qui a toute son importance dans le cours du récit fleuve).
Faut-il s'en inquiéter? Au vrai, on devrait se réjouir d’une telle détermination. Certaines idées, pas toujours les plus faciles à illustrer, comme utiliser les parties de mah-jong pour symboliser les luttes de pouvoir en place, permettent au spectateur d’entrer sur la pointe des pieds, en souris curieuse, pour finir dans l’empathie totale. Au départ, on ne ressent rien pour ces personnages figés dans des postures obsolètes. Au final, on risque d’être bouleversés. Une fois qu’on comprend la complexité et la beauté des enjeux moraux (le rapprochement entre deux personnages totalement opposés, neutralisés lorsqu’ils finissent par ne faire plus qu’un dans un lit), c’est l’émotion qui finit par nous étreindre. En écho à une progression dramatique par accumulation de blocs d’affects. Juste une remarque qui vient un tantinet noircir le tableau d’honneurs. Là où dans
Le secret de Brokeback Mountain Lee échappait carrément aux pièges de l’académisme bon teint et du classicisme bien chic,
Lust, Caution n’échappe, lui, pas toujours à ces ornières enquiquinantes qui aplanissent de temps à autre l'étrangeté des relations entre les personnages. De plus, les liens d'affection, de respect, d'opposition entre les protagonistes voire entre les personnages secondaires semblent posés de manière binaire, afin de ne pas trop brusquer le spectateur. Heureusement, Ang Lee préfère les glissements imperceptibles, les regards secrets, les sentiments cachés et donne en contre-partie une grande importance à la dimension érotique avec des scènes charnelles très crues et très jolies à zieuter. Au cœur du film (une fois qu'on est bien dedans et pas encore sorti), se nichent les meilleurs moments: l'expérience de l'autre comme corps ennemi et du sexe interdit qui évente par avance tout jugement, voire tout commentaire. Dans ces séquences-là, rien n'est dit qui serait de trop; nul plan n’est inutile puisqu'il chemine.

Dans sa manière de radiographier la confusion des sentiments dans une période dangereuse et d’infiltrer une beauté dans le camp adverse pour qu’elle séduise le bourreau,
Lust, Caution n’est pas sans évoquer
Black Book, de Paul Verhoeven, qui sur le même sujet allait aussi loin. Ang Lee témoigne de la même maestria pour rendre l’invraisemblable vraisemblable, utilise les mêmes audaces formelles et assure le même discours (un meurtre filmé de manière ultra-réaliste rappelle que ceux qui agissent au nom du bien peuvent aussi être les pires), à défaut de posséder la même limpidité – contrepoint accessoire d’un film par ailleurs très dense. Reste ce très beau couple de cinéma, d’une élégance inouïe: Tony Leung, très ténébreux, et Tang Wei, très lumineuse, qui évoquent dans leurs retrouvailles inattendues (un échange de regard tranchant suffit à ramener le spectateur des années en arrière) et ses frasques sadomaso (guettez la fameuse scène de la "ceinture") les Dirk Bogarde et Charlotte Rampling de
Portier de Nuit. Que l’on se rassure:
Lust, Caution échappe à l’étiquette du film qui repose uniquement sur la performance de ses deux acteurs principaux habités. Et Dieu sait comme Bogarde et Rampling faisaient des efforts surhumains pour défendre un film "scandaleux" qui sans eux n’avait aucun intérêt. C’est d’ailleurs ce qui rendait le précipité crapoteux de Liliana Cavani fascinant. Le bon point, c’est qu’au-delà de tout, on pense plus aux fresques tragiques d’un Visconti jusque dans l’épreuve du temps qui transforme les personnages et les choix cornéliens et sacrificiels qu’ils sont amenés à prendre. Envers et contre tous.
Lust, Caution peut être considéré comme le
Senso d’aujourd’hui avec lequel il partage la splendeur désespérée, le regard froid, le lyrisme glacé, le passéisme sans nostalgie et le sens du tragique aigu. Comme toujours chez Lee, l’amour n’est pas heureux. Ou alors dure le temps éphémère d’une rencontre qui reste à jamais gravée dans l’esprit des personnages. C’était ce qui nous bouleversait dans
Le Secret de Brokeback Mountain et plus discrètement dans ses autres opus. Après, qu’il parle d’un géant vert qui se bastonne avec un cahier des charges Hollywoodien, de crises sexuelles dans les seventies, des tigres et des dragons ou de deux mecs qui refoulent leur sexualité dans une société puritaine, Lee excelle dans tous les domaines sans s’enfoncer quelque part du côté du marais doré de la nostalgie cinéphile. Il suppose juste, à chaque nouvelle expérience, que les images, quelles qu’elles soient, sont affaire de regard et de mise en scène, pour l’oeil du spectateur autant que pour celui du cinéaste. Et encore une fois, il a totalement raison. On tient donc avec
Lust, Caution la confirmation du talent pluriel d’un cinéaste singulier. Argument solide qui devrait suffire pour vous donner envie de succomber à cet écheveau cérébral et sensuel. Fiévreux et si intense.