Ayant redéfini ces dernières années les standards du polar hongkongais à travers la firme Milkyway qu’il monta en 1996, Johnnie To n’a cessé de chercher à dépasser ses limites, tant narratives que visuelles, accouchant de métrages aussi indispensables que cultes. Mais alors que son dernier
Exile s’imposait comme une sorte de best of de son œuvre, le cinéaste, toujours accompagné de son complice Wai Ka-Fai, cherche aujourd’hui à explorer de nouveaux horizons en partant sur des pitchs bien plus conceptuels. Preuve en est le récent
Triangle, un cadavre exquis filmique co-réalisé avec Tsui Hark et Ringo Lam, ou ce nouveau
Mad Detective, où le monsieur va passer son temps à poser des pistes qu’il brouillera avec délice par la suite.
MAD DETECTIVE
Réalisé par Johnnie To, Wai Ka-Fai
Avec: Lau Ching Wa, Andy On, Lam Ka-Tung, Kelly Lin
Durée : 1h29
Sortie le 5 Mars 2008Tandis qu’il patauge dans une enquête difficile impliquant la disparition d’un collègue et l’utilisation de son arme dans une série de braquages sanglants, l’inspecteur Ho se décide à demander de l’aide à son ancien supérieur, Bun, pour lequel il a toujours eût le plus grand respect. Forcé à la retraite à cause des méthodes peu orthodoxes qu’il utilisait pour résoudre ses enquêtes et lui ayant coûté sa santé mentale, Bun reprend alors rapidement du service, mais non sans éveiller un doute certain chez Ho, déclarant qu’il a la capacité de voir l’âme des gens et les esprits qui l’habitent…
Après une décennie passée à s’imposer comme un maitre du polar HK grâce à des œuvres telles que l’impressionnant de maîtrise
The Mission, la série des
Running Out of Time ou encore les excellents
PTU et
Breaking News, Johnnie To semble aujourd’hui décidé à élargir son influence en arpentant des sentiers pour le moment encore peu usités. En effet, après s’être consacré à la mafia avec son diptyque
Election et ayant avec
Exile livré une sorte de best of de ses thèmes de prédilection (un polar hard boiled centré sur un groupe de bandits au code d’honneur infaillible), le réalisateur, souvent à tort considéré plus comme un simple faiseur que comme un auteur (à cause de quelques incidents de parcours oubliables), est maintenant à la recherche des pitchs et des concepts les plus extravagants afin de parfaire son art. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’un projet comme le récent Triangle ait enfin pu voir le jour.
Nouvelle tentative partant de cette volonté de briser des habitudes désormais émoussées (Exile s’étant révélé jouissif pour certains alors que pour d’autres l’auteur tournait décidément en rond),
Mad Detective brouille les pistes en plaçant au centre de son récit un personnage atypique et subtilement introduit, capable de percevoir les personnalités multiples (fantômes, démons ou vues de l’esprit, le concept restera à l’appréciation du spectateur) qui influencent tout un chacun, et révèlent les motivations cachées des protagonistes. A travers une mise en scène aussi inventive que conceptuelle, Johnnie To (doublé de son compère Wai Ka-Fai avec qui il avait déjà travaillé sur
Fulltime Killer et
Running on Karma) va ainsi peindre ses personnages à travers l’image de ces visions, remplaçant l’homme apeuré par un enfant ou le criminel indécis pas une galerie de personnages agissant selon leur gré (un gros gourmand pour l’émotion, un loubard pour les pulsions violentes, une executive woman pour le sang froid, etc…).

Et c’est là, dans les méandres de ce concept, que Johnnie To va s’amuser à bluffer le spectateur tandis que l’appréciation de ces nouveaux codes va soudain se brouiller, le scepticisme quand à la validité de ces visions s’installant de manière aussi subite que déconcertante. Vues de l’esprit ou véritable don ? Faits avérés ou suppositions mises en image ? Le film va constamment opposer les avis, les raisonnements et les perceptions afin d’insinuer le doute quant à la véracité des évènements dépeints et de la progression de l’intrigue. Chaque personnage se retrouve ainsi seul face à ses convictions, ses peurs et ses priorités, doutant comme l’audience de la réelle validité des faits et des affirmations faites par son entourage. Un véritable huis clos mental donc, magnifié par une réalisation tantôt métaphorique, tantôt brutalement graphique, multipliant les points de vue malgré le faible nombre de personnages.
Et alors que le final va prendre des allures de confrontation frontale bien coutumière des climax habituels du cinéma de l’auteur, le film va, lui, offrir un spectacle aussi frais qu’atypique qui, même s’il reste dans le giron du polar, offre un mélange entre thriller psychologique à tendance fantastique, comédie absurde et enquête viscérale matinée de Sherlock Holmes tout simplement jouissif. Un véritable coup de maître qui confirme que si Johhnie To et Wai Ka-Fai sont en quête de nouveaux horizons cinématographiques, ils sont assurément sur la bonne voie.
Note : 8/10