La critique d'Excessif

5/5
martyrsok L'HISTOIRE : France, début des années 70.
Lucie, une petite fille de dix ans, disparue quelques mois plus tôt, est retrouvée errant sur la route. Son corps maltraité ne porte aucune trace d'agression sexuelle. Les raisons de son enlèvement restent mystérieuses. Traumatisée, mutique, elle est placée dans un hôpital où elle se lie d'amitié avec Anna, une fille de son âge.
15 ans plus tard.
On sonne à la porte d’une famille ordinaire. Le père ouvre et se retrouve face à Lucie, armée d'un fusil de chasse. Persuadée d'avoir retrouvé ses bourreaux, elle tire.
Bienvenue en France, dans les années 70. Lucie (Mylène Jampanoï), une fillette, est retrouvée sur le bord d'une route. Hagarde, dans un état physique lamentable. Que s'est-il passé? La police découvre qu'elle a été séquestrée durant quatorze mois dans la chambre froide d'un abattoir désaffecté. Ayant sombré dans le mutisme, traumatisée par ce qu'elle a vécu, Lucie est internée dans un hôpital psychiatrique. Quinze ans plus tard, elle sort de l'hôpital pour mener son enquête et mettre la main sur ses bourreaux que la police a échoué à retrouver, accompagnée d'Anna (Morjana Alaoui), sa meilleure amie. Alors que Lucie croit avoir reconnu ses bourreaux, Anna doute de plus en plus de son amie encore profondément perturbée. A la recherche d'une réalité monstrueuse ou délire paranoïaque d'une folle? Carnage sang-pour-sang gore ou descente aux enfers névrotique? Bien malin qui devinera l'issue de cette odyssée trash. Réussir une œuvre horrifique farouchement dérangeante qui bouscule les doxas du cinéma franco-français paraît a priori impossible en ces temps de pusillanimité ambiante (l'interdiction aux moins de 18 ans pend comme une épée de Damoclès). Connu jusque là pour Saint-Ange, un premier long métrage imparfait mais attachant, Pascal Laugier a réussi ce pari avec un courage inouï : Martyrs, son second, est une sorte de proposition idéale, adulte et traumatisante de cinéma de genre made in France. On a attendu ça depuis trop longtemps pour ne pas s’en réjouir. Tel quel, un uppercut.

MARTYRS
Un film de Pascal Laugier
Avec Mylène Jampanoï, Morjana Alaoui, Catherine Bégin, Robert Toupin, Patricia Tulasne, Juliette Gosselin, Xavier Dolan-Tadros
Date de sortie : 18 Juin 2008


Autant le confier immédiatement : Martyrs est une de ces réussites ultimes et hallucinantes qui risque de vous clouer au pilori. Que vous ayez aimé ou non, la réaction devrait être la même : l’incapacité totale à vous en remettre ou même à disserter dessus avec des arguments constructifs. C’est ce que l’on appelle plus communément un choc qui rassemble tout ce que l’on pouvait attendre d’un film de genre français et qui affiche la même ambition dans le fond (scénario de malade qui part d’un point A pour une destination inconnue) et la forme (mise en scène viscérale, sensible aux affects de ses deux protagonistes traumatisées). Sans en avoir l'air, le résultat renvoie à une bonne époque où l’on pouvait aller au cinéma en étant sûr de voir quelque chose de nouveau et de ressortir de la salle sur les rotules. En jouant la carte de la différence, Martyrs ne répond pas à des mouvances actuelles ou prédéterminées. Mais il fonctionne à double tranchant: ce qu'il propose est si radical, audacieux et offensif que personne ne va être d’accord. Pour plusieurs raisons. Pour commencer, ce film s’adresse en priorité aux férus de cinéma radical qui supportent toutes les propositions extrêmes. En cela d’ailleurs, Martyrs va au-delà du simple film d’horreur efficace (ce qui en soi serait déjà estimable) pour le transcender et lui donner une noblesse rare. C’est moins un film d’horreur qu’un film sur l’horreur (celle, insoupçonnable, tapie dans notre quotidien familier ou encore celle liée à toutes les formes d'oppressions). Aveuglé par sa détermination, Pascal Laugier prend le risque de déconcerter – le mot est faible – tout ceux qui considèrent l’horreur comme un sous-genre ou alors se contentent des rideaux de fumée scandaleux.


A en juger les réactions lors des premières projections, le film choque autant par ce qu’il montre que par ce qu’il raconte. Sans doute parce qu’il renvoie aux limites émotionnelles d'un spectateur qui n'a plus l'habitude d'être bousculé. Idéologiquement, Martyrs serait, murmure-t-on, nauséabond. Au dernier festival de Cannes, où le film a été refusé de toutes les sections avant de se retrouver au Marché du film dans des salles bondées, certains ont cru judicieux de crier au «film facho» en singeant leurs ancêtres qui il y a trente ans taxaient du même anathème débile les œuvres immenses d’un Pasolini sans en goûter la poésie immorale et la choquante beauté. La bonne nouvelle, c'est que Laugier ne fait pas de compromis pour s’octroyer une liberté dont se revendiquaient certaines œuvres impures et mutantes des années 70-80 réalisées par Andrzej Zulawski. Martyrs peut être vu comme le descendant fragile de Possession qui en apparence ressemblait à un film d’horreur vaudevillesque (une femme trompe son mari avec un monstre) et en réalité redistribuait les cartes du vice et de la vertu, disséquait la paranoïa, flirtait avec la folie pure, auscultait la politique d’un pays fragile. Autant dire que ceux qui cherchent dans l'enfer (très) lugubre de Martyrs une once de morale réconfortante peuvent aller voir ailleurs. Vaste débat que celui de la posture morale au cinéma…


Dès les premières images de Martyrs, on est intrigués par la manière dont Laugier introduit son histoire. On voit, à travers des images d'archive, deux filles traumatisées dans un hôpital. L’une d’elles a été kidnappée quelques mois plus tôt. Depuis, elle est poursuivie par un monstre de la plus répugnante apparence. Quinze ans plus tard, nous sommes dans une famille tout sourire en pleine discussion devant un bon bol de Ricoré. A priori, pas grand-chose à voir avec le prologue. Une femme sonne à la porte et assassine sauvagement les membres de ladite famille. De ce basculement hystérique de l'ordinaire à l'extraordinaire, rien ne nous est épargné. Nous n’en sommes qu’aux dix premières minutes du film, et ce n’est que le début du cauchemar. Le tri entre les réceptifs et les réfractaires sera immédiatement fait. Pascal Laugier, que l’on ne savait pas aussi offensif, bousille une valeur de sitcom (la sacro-sainte cellule familiale) avant de faire évoluer son script toutes les quinze minutes de manière plus cohérente que gratuite. Petit à petit, par la grâce du montage, la structure du film s’éclaircit et l’histoire devient celle d’une ascension. Pour l’illustrer, le cinéaste couillu obéit à un mouvement permanent qui consiste à passer de la surface (clean) à la profondeur (effrayante). Comprendre qu’il montre ce qui se passe en surface (ce qu’un film d’horreur lambda se serait contenté de montrer avec si possible une utilisation consommée du hors champ pour ne pas brusquer les esprits trop fragiles) et en profondeur (le contre-champ ignoble qu’il ose filmer avec une crudité souvent insoutenable). Produire ainsi du mouvement contradictoire et paradoxal témoigne de l’intelligence et de la maîtrise de Laugier, engagé tout entier dans sa radicalité singulière mais aussi et surtout dans son désir de cinéma.


Une fois digéré les images auxquelles certains s’ingénient avec complaisance à accoler le qualificatif de "pornographiques", on s’interroge sur les raisons d’une telle débauche de violence. Et l’on comprend non pas un message (merci bien) mais bel et bien pourquoi le cinéaste impose cette violence graphique quitte à provoquer une répulsion immédiate et tomber dans la complaisance. Ce n’est qu’avec le recul que l’on peut alors apprécier le film à sa juste valeur et déterminer ses qualités intrinsèques. A savoir un film bicéphale, une hydre à deux têtes, parfaite jonction entre cinéma de genre et cinéma d’auteur qui peut s’affranchir – enfin – du risque d’être cantonné au rôle anecdotique de film provocant pour geeks impulsifs. La scène finale de Martyrs (que l’on ne voit pas venir) est suffisamment forte pour justifier l’impact de tout ce qui a précédé, essentiellement d’un point de vue émotionnel. En cédant au réflexe instinctif qui consiste à quitter la salle, le spectateur trop effrayé risque de manquer une pièce fondamentale au puzzle (la fin justifiant les moyens). Mais tout l’intérêt ne réside heureusement pas dans cette révélation inattendue.


Qu’on le prenne pour un pervers ou un manipulateur, Pascal Laugier possède une vraie intégrité. Manifestement, il n’a rien d’un faiseur opportuniste qui veut grossir les rangs des petits réalisateurs européens espérant faire un tour à Hollywood et se faire bouffer tout cru par un système vociférateur. Si le film a plus de chance de fonctionner à l’étranger qu’en France, il assure une telle intransigeance et un tel caractère que Laugier tient manifestement à son indépendance. En l’état, Martyrs est nettement plus abrasif que Saint-Ange, premier long métrage nostalgique dans lequel Virginie Ledoyen était paumée dans des limbes, quelque part entre Argento, Polanski et Loncraine. On se souvient de la dernière partie organique à la fois troublante et ratée, où le personnage principal de femme enceinte franchissait un miroir pour voir ce qui se passait de l’autre côté. Encore un moyen de voir ce qui se tramait derrière les apparences et de faire remonter les traumatismes à la surface. Elle se trouvait face à des orphelins fantomatiques et difformes avant d’accoucher dans des conditions opératiques. Martyrs reprend cette structure sans tomber dans la figure stylistique. La vraie différence avec Saint-Ange, c’est que le récit, ici, n’est pas encombré de références tutélaires pour s’acheter une crédibilité auprès des puristes. Si le précédent film ressemblait à un exercice de style toujours à deux doigts de s'abîmer dans le maniérisme, Martyrs permet à Laugier de gratter l’étiquette tenace de sous-Christophe Gans plus cinéphile que cinéaste. Ici, on a affaire à un vrai cinéaste, et ce même si les premières images peuvent évoquer le Brian de Palma de Sisters (voire même le Douglas Buck de Family Portraits). Ensuite, c'est totalement différent: le résultat acquiert fissa une identité mal identifiable et touche à quelque chose de pernicieux et de rare. De plus beau aussi; parce que c'est beau, un cinéaste qui se met en danger envers et contre tous. De là à ouvrir une brèche? Peut-être pas. De là à marquer les esprits? Assurément.


La différence foncière entre Martyrs et les récents A l’intérieur, Frontières, tentatives françaises de cinéma de genre (aussi respectables soient-elles) vient d’un VRAI scénario qui ne tombe pas dans les écueils coutumiers (le second degré, la citation parodique, la gratuité triviale, la dérision, l’humour pataud, défauts dont le genre souffre atrocement depuis quelques années maintenant). L’absence d’humour fonctionne de pair avec l’absence de jugement. Au même titre qu’on s’attache au sort incertain des deux filles, l’humanité du monstre, de celui que l’on ne distingue pas dans la vie de tous les jours mais qui est à l’origine de ce calvaire boucher, est également mise en avant. Les bourreaux, qui ne ressemblent pas à des boogeyman, sont même à l’origine des enjeux dramatiques du film : qui sont-ils ? Ont-ils un visage ? Comment fonctionnent-ils ? Appartiennent-ils au réel ou au fantasme? Rien qu’avec ça, on veut en connaître plus sur leurs motivations. Et c'est sans doute pour cette raison que Martyrs met si mal à l'aise: on ne sait pas où se trouve le point de vue du cinéaste sur ce qu'il filme, s'il cautionne ou s'il se contente de radiographier une réalité. Toujours, il effectue le bon choix: celui de nous laisser désarmé face à cette histoire et de ne pas plaquer de jugement. A tous les points de vue, Pascal Laugier a su instiller la tension idéalement monstrueuse pour astreindre et édifier ce bloc sacrément perturbant. A ceux qui le rejettent, rappelons que les films majeurs sont souvent ceux qui ne font pas l’unanimité. Martyrs, film terrible et définitif, en a la grandeur.

Romain Le Vern



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akers 06/10/2011 à 16h57
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