Confortés par le succès artistique et commercial du
remake de
Massacre à la tronçonneuse réalisé par Marcus Nispel en 2003 où le grand parti-pris de mise en scène consistait à zoomer sur les formes généreuses de l’actrice Jessica Biel pour réconforter ceux qui tourneraient de l’œil à la première vision de Leatherface, la boîte de production de Michael Bay et le studio New Line ont entrepris d’exploiter un nouveau volet autour des aventures du dégénéré à la tronçonneuse le plus populaire du monde. Au lieu de faire une suite, ils sont revenus aux sources du phénomène. En faisant office de
yes man, Jonathan Liebesman, coupable du très raté
Nuits de Terreur, a traité cette histoire où l’hémoglobine se répand à longueur de bobines au premier degré. Bonne nouvelle: le résultat dépasse largement les attentes: il s'agit d'un film d’horreur à l’esthétique craspec très efficace qui consolide les liens affectifs entre la saga et l’aficionado.
MASSACRE A LA TRONCONNEUSE, LE COMMENCEMENT Réalisé par Jonathan Liebesman
Avec Jordana Brewster, Kathy Lamkin, Chris Reid…
Durée : 1h32min
Date de sortie : 07 février 2007 Deux frères font leur dernier voyage avant leur départ pour combattre à la guerre du Viêt-nam. Ils sont accompagnés de leurs petites amies respectives. Agressés, ils sont victimes d’un accident routier et sont ramassés par l’inquiétant sergent local qui les conduit dans une maison isolée où agit un certain Leatherface. Bienvenue en Amérique.Si le programme scénaristique de ce
prequel peut légitimement échauder, il faut pourtant reconnaître à ce dernier volet bon nombre de qualités, d'autant plus surprenantes qu'elles proviennent d'un cinéaste dont on n'attendait a priori pas grand-chose. Ayant visiblement compris les écueils à fuir en regardant attentivement les deux versions de
L'exorciste: au commencement (la version de Paul Schrader ne vaut pas mieux que celle de Renny Harlin), les scénaristes David J. Schow (
The Crow) et Sheldon Turner (le prochain
spin-off Magneto) ont opté pour une approche moins originale que cohérente qui consiste à introduire de manière efficiente le personnage de Leatherface: sa naissance est montrée dès un pré-générique glauquissime qui se déroule dans un abattoir, son lieu de prédilection, et son adolescence marquée par une tendance à l’automutilation est narrée dans un générique très stylisé à base d’images d’archive et des coupures de presse. Sur cette bonne lancée, le script approfondit toutes les nouvelles têtes que l’on découvrait de manière épisodique dans le
remake de Marcus Nispel. Consciemment, le
prequel et le
remake semblent avoir été construit pour fonctionner tel un seul gros bloc d’horreur. L’idéal serait de voir les deux films en dvd l’un à la suite de l’autre pour attester de la fluidité des connexions.
Remplaçant au pied levé Marcus Nispel qui n'avait visiblement pas envie de refaire le même film, Jonathan Liebesman bénéficie d'une place privilégiée vu que le gros du travail et du défi a déjà été fait: convaincre les plus sceptiques qu’il est possible de toucher à l’intouchable
Massacre à la tronçonneuse. Ouvertement, le film applique l’hypothèse selon laquelle le chômage généré par la fermeture des abattoirs aurait poussé la famille Hewitt à devenir d'atroces cannibales. Elle est étayée par le parcours de quatre jeunes qui seront les premiers à servir de dîner aux dégénérés de la longue saga. Afin de donner un sentiment d'intégrité, Liebesman revient sur les motivations de Tobe Hooper lorsqu’il a réalisé
Massacre à la tronçonneuse en 1974. L’action de
Massacre à la tronçonneuse, le commencement se déroule à la fin des années 60, en pleine guerre du Viêt-nam pour justifier la parabole de Hooper sur l’Amérique vocifératrice, représentée par la famille cannibale, qui se nourrit de sa jeunesse au lendemain des guerres. Logiquement, il reprend les personnages – et les acteurs – qui composaient la
dark side dans le remake de Marcus Nispel pour essayer d'expliquer leur comportement futur. Le quota charnel est assuré par Jordana Brewster qui compense l’absence de Jessica Biel.
Ce
prequel se situe quelque part entre le style vintage de la version d'origine et le modernisme de la relecture en privilégiant l’esthétique gore dès ses premières images et la simplicité des situations sans chercher à jouer au plus malin. Pour être plus en phase avec le spectateur actuel qui en réclame toujours plus pour être impressionné, Liebesman oublie néanmoins les vertus de la suggestion enseignées par Hooper même s’il reprend la scène marquante du repas familial et opte pour l’horreur explicite avec des plans très impressionnants au gré d’une intrigue classique, caractéristique du
survival lambda. A ce petit jeu, Liebesman s’en tire avec les honneurs, même si l’ambition du film lui joue quelques tours mineurs.
Certains risquent de trouver que cet opus manque de l’essentiel: l’imprévu, la folie et la surprise. Mais ce serait de la mauvaise foi: le suspens était dès le départ annulé étant donné qu’on sait déjà tout ce qui se passe après. Inversement, s'il s'était trop démarqué, d'aucuns ne se seraient pas gênés pour lui tomber dessus et pointer du doigt ses audaces. Ainsi, la possibilité pour les jeunes protagonistes archétypaux, incarnés par des inconnus aussi expressifs que des monolithes, de s’en sortir est peu envisageable. L'enjeu dramatique bénéficie d'une dimension presque subversive qui consiste à choisir entre respecter un schéma prédéfini ou déjouer les attentes. C’est d’autant plus astucieux que les deux frères, flanqués de leurs deux copines, s’apprêtaient à devenir de la chair à canon à la guerre. La problématique devient plus contemporaine et pernicieuse que prévu: envoyer des jeunes à la guerre ou les mener tout droit dans un abattoir face à des dégénérés revient finalement au même et les place dans un même état de bestialité avec autant de souffrance que de traumatisme en retour. Ce n'est pas un hasard si le shérif est incarné par R. Lee Ermey, le sergent instructeur de
Full Metal Jacket qui, dans le registre de l'auto-parodie, accentue une sérieuse parabole antimilitariste nichée dans le divertissement sournoisement inoffensif. Incarné par l'acteur original (Andrew Bryniarski), le personnage de Leatherface, très iconisé, gagne en profondeur sans épaisseur psychologique bidon: Liebesman a la bonne idée de supprimer les connotations sexuelles sous-entendues par le second
Massacre à la tronçonneuse et préfère montrer un monstre nu, sans déviance perverse ni sentiment humain : il est juste crétin, assimilé à de la machine à zigouiller de la barbaque et s’octroie les idées les plus démentielles comme celle de confectionner un masque à partir de peaux humaines.
Comme il y a peu Greg McLean avec
Wolf Creek, la simplicité constitue l’atout le plus sûr de Jonathan Liebesman: suivre une ligne droite, sans détour alambiqué malgré une volonté très succincte d’écorner l’image des hippies. Avec ce contrat tacite, le spectateur sait ce qu’il va voir et il en a pour son argent. Au fil de l’intrigue aux relents d’humour noir (la voiture qui se prend une vache en plein fouet, la relation de Leatherface avec son grand-père) et de poésie macabre (Leatherface seul sur une route, le pessimisme de la scène finale), on est pris dans un étau asphyxiant et mené graduellement vers une dernière demi-heure paroxystique qui abuse de surenchères crapoteuses gores et laisse un souvenir impérissable à ceux qui aiment les divertissements horrifiques bien torchés. Mais, à l’inverse de
Saw 3 qui reléguait aux oubliettes la notion scénaristique pour un alignement complaisant de séquences répugnantes,
Massacre à la tronçonneuse, le commencement exagère suffisamment les traits pour qu’on soit horrifié en toute sécurité, sans trace de préciosité esthétisante.
A bien des égards, on ne s’attendait pas à un tel résultat: c’est agressif, barbare, viscéral. L'horreur saignante n'a pas été aussi bien servie depuis longtemps. En contrepoint aux effluves sanguinolents qui envahissent l’écran, la photo, le montage et la mise en scène sont à l’unisson, jouant de fausses résonances et contrastes pour révéler la subtile alchimie du mal. A défaut d’être un film qui fonctionne sur la durée (reste à savoir s’il supporte une seconde vision),
Massacre à la tronçonneuse, le commencement préfère le plaisir immédiat, sans baisse de régime. Souvent étonnant d’invention et d’énergie concentrée, un film d’horreur d’une redoutable efficacité qui distille les ambiances, recycle les clichés, orchestre ingénieusement les chocs narratifs et dresse incidemment un bilan assassin des rapports depuis toujours incestueux entre l’Amérique et la violence.
Romain Le Vern
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