Matrix Revolutions est sur le point de sortir sur les écrans du monde entier, et d’achever avec ce troisième épisode une trilogie qui aura fait couler beaucoup d’encre et de… larmes. Ici même, les réactions liées au billet d’humeur concernant
Matrix Reloaded ont été nombreuses et parfois virulentes. Cependant, entre deux insultes puériles et trois ou quatre menaces, on pouvait raisonnablement percevoir une tendance intéressante émanant de certains posts.
Matrix Reloaded prendrait toute sa mesure, son ampleur et sa distinction cinématographique au regard de
Matrix Revolutions. On allait enfin comprendre le pourquoi du comment, le comment du pourquoi et surtout le « Comquoi » du « pourquent ». A notre grand désespoir, à celui de la plupart des fans de l’univers inventé et créé par les Wachowski, ce troisième volet, sans être aussi décevant que le second opus, réserve sont lot de désillusions navrantes.
MATRIX REVOLUTIONSUn film des frères Wachowski
Avec Keanu Reeves, Laurence Fishburne, Carrie-Anne Moss, Hugo Weaving, Monica Bellucci, Lambert Wilson
Durée : 2h07
Sortie : 05 Novembre 2003
La quête initiatique commencée par Néo dans Reloaded continue. Prisonnier dans une sorte de No man’s land entre la matrice et le monde des machines, celui qu’on considérait comme l’élu attend. Trinity veille sur son corps plongé dans le coma et Morpheus comprend que l’Elu n’est qu’une illusion de plus de l’architecte pour garder le contrôle sur les humains. Tandis que la guerre contre les machines s’apprête à écrire la plus importante page de son histoire, les sentinelles sont sur le point de pénétrer au cœur même de Zion défendue avec courage et hargne par ses habitants. Néo parviendra-t-il à se sortir de cette impasse, obtiendra-t-il une réponse, les machines sont-elles le véritable ennemi ? La matrice dévoilera-t-elle enfin tous ses secrets ?

Revolutions démarre exactement là où Reloaded s’arrête. C’est dans un souci de cohérence évident que l’histoire continue son bonhomme de chemin comme si la bouillie imbitable de Reloaded était déjà intégrée. On est plongé en plein cœur d’une histoire qui n’a que l’intérêt qu’on lui porte, où même les personnages principaux ont du mal à s’y retrouver. Certains y verront en filigrane une quête mystique hallucinante, une analogie métaphorique biblique : Jésus revient parmi les "zions", mais cette fascination ne repose que sur des préceptes qui ne correspondent à aucun schéma scénaristique convaincant, où la pauvreté de ce qui nous est raconté est masqué par une utilisation de la synthèse toujours plus boulimique. Le bullet time, les ralentis, une certaine innovation dans l’art de montrer un coup de poing, tout ceci est maîtrisé par les Brothers, c’est indéniable (le gars qui va nous faire le prochain Superman doit sérieusement se poser des questions après avoir vu Revolutions). Seulement la puissance physique qui s’en dégage est nulle. Le pourquoi du coup de poing est insignifiant et
Revolutions devient petit à petit une énorme démonstration de ce que les ingénieurs en image de synthèse peuvent maintenant faire. Ce n’est pas pour rien que le premier combat à l’entrée de la boite de nuit est de loin le plus prenant et le plus efficace en terme de sensations, c’est celui qui a le moins recours au CGI. Dès que la machine
Matrix se met en route, élévation dans les airs, mouvements de caméra circulaires, personnages qui flottent en apesanteur et maintenant protagonistes qui volent, la machine tourne à vide. Ce qui nous a surpris et séduits dans le premier
Matrix n’est plus dans
Revolutions que de la surenchère dans le spectaculaire sans aucun soutien d’une structure narrative conséquente.
L’action dans
Matrix n’apporte rien. Les fadas de la géode vont être contents. Et il en faut de l’action pour que les Wachowski se dépêtrent de ce joyeux bordel établi dans
Reloaded. Mais tout n’est pas clair, loin s’en faut. Sans pour autant renoncer totalement à nous distiller quelques réflexions philosophiques ténébreuses bien senties et d’un ennui consommé, ils en ont quand même singulièrement réduit le nombre et la portée. Un simple cachet d’aspirine pour
Revolutions suffira à faire passer la migraine en lieu et place du tube tout entier nécessaire à la vision de
Reloaded. Ce qui en soit est déjà un progrès. Desproges a dit un jour : "Quand un philosophe répond à une question que je lui ai posée, je ne comprends plus ma question". Les Wachowski apportent beaucoup de réponses dans
Revolutions mais on ne comprend plus pourquoi on s’était posé autant de questions.
Mais à ce jeu de tout vouloir expliquer et ne rien laisser à l’imaginaire du spectateur, les Wachowski se brûlent les ailes. C’est un peu comme si Tarantino révélait ce qu’il y a dans la valise de
Pulp Fiction. Quel qu'en soit l’hypothétique contenu, l’explication venant même de son auteur, on ne peut qu’être déçu. Qu’est ce que le monolithe de
2001 ? Qu'y a-t-il à l’intérieur du vaisseau de
Rencontres du troisième type ? Qu'y a-t-il dans
l’arche perdue ? Autant de questions dont les réponses n’ont aucune importance.
Les Wachowski posent les bases d’un univers "crédible" dans le premier
Matrix. Néo contrôle la Matrice et s’apprête à combattre les machines. Il en a compris les tenants et les aboutissants.
Matrix Reloaded propose une extension de son action. La première incohérence se situant au niveau du contrôle effectif qu’il a sur cet univers (pourquoi ne peut-il pas se téléporter ou voler plus vite au secours de Morpheus dans
Reloaded ?). La philosophie distillée dans le second volet pose les bases d’une réflexion qui laisse supposer que ces rebondissements sont justifiables narrativement parlant. Le troisième volet doit donner les solutions rien que dans l’annonce de son titre : "Revolutions". Il y a bien une explication à tout cela, mais bien décevante au regard des attentes suscitées. Les Brothers se sont laissés emporter dans les méandres de leur propre histoire, pour qu’au final leurs personnages ne laissent pas plus filtrer d’émotion que les machines elles-mêmes.
La forme même de
Revolutions souffre de cette volonté de tout vouloir expliquer. La construction narrative est calquée sur celle du
Retour du Jedi. Elle se divise en trois unités de lieu où dans chacune un élément essentiel de l’intrigue va se résoudre. L’attaque de Zion, les péripéties du vaisseau de Morpheus et le combat Smith/Neo. Mais l’interdépendance entres ces trois évènement n’est déjà pas évidente, et de surcroît pas exploitée par les frères. Alors que Richard Marquand faisait quelques allers-retours savoureux entre ces différentes phases d’action (la planète des Ewoks, l’étoile de la mort et le faucon millenium), les Wachowski ont décidé de passer l’intégralité de ces segments en une seule fois, sans aucune coupe. Ils se laissent d’autant moins de chances de donner un peu d’intensité à leur récit que l’issue d’une de ces phases est déjà connue à l’avance. Ils tenaient pourtant une belle occasion de donner de la force à leur propos. Ce n’est pas la petite histoire du général et de la bleue bite au milieu de la bataille de Zion qui va nous faire verser une larme, ni même le final… bien au contraire.
La trilogie
Matrix se termine donc en eau de boudin. La révolution a déjà eu lieu, elle se situe à la fin du premier opus de la trilogie. Le reste n’est qu’un épisode de la quatrième dimension, une hypothèse de ce que pourrait être la suite des aventures de Néo. Une hypothèse à laquelle on n'est bien évidement pas forcé d’adhérer. Plus que jamais, on peut se poser la question de savoir si le fait de faire une trilogie était bien la véritable ambition des frères Wachowski ? Une question que l’on se posait déjà après
Reloaded et qui n’a pas fini de nous tarauder après
Revolutions.