Trois ans après
Chicago qui lui a valu six oscars, Rob Marshall adapte
Mémoires d'une Geisha, de l'écrivain américain Arthur Golden. Malgré le succès de
Chicago, les préjugés allaient bon train avant la sortie de cette adaptation du célèbre best-seller. Tout d'abord, l'histoire aborde un pan très spécifique de la culture japonaise, un obstacle qu'avait déjà dû surmonter l'auteur du livre. Deuxième sujet qui fâche : le film est tourné en anglais. Mais la polémique vient surtout du choix contesté de vedettes chinoises pour incarner les rôles principaux. Pourtant, Rob Marshall crée une fois de plus la surprise en nous livrant un film élégant, émouvant et contre toute attente très fidèle à l'œuvre d'origine.
MEMOIRES D'UNE GEISHADe Rob Marshall
Avec Zhang Ziyi, Ken Watanabe, Michelle Yeoh, Gong Li, Yoji Yakusho, Youri Kudoh, Kaori Momoi, Suzuka Ohgo
Durée : 2h20
Sortie le 1er mars 2006Les années 30 au Japon. Alors que leur mère est gravement malade, la petite Chiyo et sa sœur Satsu sont vendues par leur père et envoyées à Kyoto pour intégrer une okiya – une maison de geishas. Mais seule Chiyo est acceptée à l'okiya Nitta tandis que Satsu est emmenée dans un autre quartier. Séparée de sa sœur, Chiyo comprend vite son rôle d'esclave vis-à-vis des occupantes de l'okiya, en particulier la geisha Hatsumomo qui fait la pluie et le beau temps et la prend immédiatement en grippe. Mais le destin réserve parfois des surprises. Ainsi, Chiyo fera l'apprentissage du métier de geisha et deviendra Sayuri, l'une des plus grandes geishas de tout le Japon.A l'époque de la sortie du livre qui a inspiré
Mémoires d'une Geisha, l'audace dont faisait preuve Arthur Golden en pénétrant l'univers très fermé des geishas surprenait d'autant plus que l'auteur avait aussi choisi d'adopter entièrement le regard de son héroïne, sans aucune tentative de distanciation puisque l'histoire était racontée à la première personne. Pourtant, le portrait de Sayuri que dressait le roman se révélait criant de vérité, crédible et humain jusqu'à la dernière ligne. Afin de respecter ce parti pris de focalisation interne sur Sayuri (Zhang Ziyi), Rob Marshall choisit d'intégrer une voix-off à son récit, respectant par ailleurs scrupuleusement le point de vue développé à travers l'histoire. Loin d'être omniprésente, cette voix-off n'est en aucun cas redondante avec les images et permet surtout de lier les scènes entre elles ou d'apporter quelques explications utiles. Bonne surprise : Rob Marshall fait aussi l'excellent choix narratif de nous épargner la vision de Sayuri en dame âgée racontant son histoire, procédé qui a son intérêt dans le roman mais qui aurait certainement alourdi le film. Par la suite, si cette adaptation n'évite pas quelques raccourcis et arrangements, voire des omissions, le réalisateur colle de très près au récit d'origine : certaines scènes sont même tellement fidèles que l'on croirait presque revivre le roman à la ligne près.

Qui se cache derrière le masque blanc de la geisha ? Dans un univers hiérarchisé à l'extrême où les femmes sont à la merci du désir des hommes, un coup d'œil d'experte tel que celui de Mère (Kaori Momoi) suffit pour deviner si une enfant de neuf ans rapportera plus tard de l'argent à l'okiya. Contrairement au fantasme qui a longtemps circulé en Occident, la geisha n'est pas une prostituée. A l'instar du roman, le film rétablit la vérité sur le métier de la geisha qui est d'être artiste, à ceci près que son art n'a de raison d'être qu'à travers le regard des riches hommes d'affaires qu'elle vient distraire. Bien que les traumatismes subis par Chiyo lorsqu'elle est enfant soient édulcorés par rapport au roman, on retrouve les étapes essentielles de l'initiation de la petite fille, de son arrivé dans l'okiya à sa rencontre avec Mameha (Michelle Yeoh), qui deviendra son mentor, en passant par les persécutions d'Hatsumomo (Gong Li). Si l'univers développé est essentiellement féminin et s'avère bien entendu très dur, il faudra aller au-delà des clichés véhiculés sur "les femmes entre elles" pour saisir l'universalité du propos. Sans jamais sombrer dans le misérabilisme,
Mémoires d'une Geisha enveloppe l'essentiel de cet univers complexe dans lequel l'amour n'a pas sa place, dans lequel les femmes doivent se soumettre à des codes aussi contraignants que leurs parures pour exister et trouver leur place. Car l'enjeu est bel et bien pour la jeune fille de trouver sa place dans le monde. Si l'univers de Sayuri est fait de cruauté, il est aussi fait d'espoir, de rêves et de passions. Les rivalités terribles qu'elle entretient sont ainsi mises en opposition avec des amitiés fortes, qui se verront cependant constamment mises en péril par le système de domination auquel les geishas doivent se plier.
Outre une direction artistique impressionnante, à laquelle il faut ajouter le travail somptueux de la chef costumière Colleen Atwood (qui a souvent œuvré aux côtés de Tim Burton), l'un des atouts majeurs de
Mémoires d'une Geisha réside dans la qualité de son interprétation. Pourtant, pour peu que l'on soit un tant soit peu physionomiste, on confondra difficilement Zhang Ziyi, Michelle Yeoh et Gong Li avec des Japonaises. Passons sur les raisons marketing qui ont sans nul doute joué un rôle dans le choix de ces stars internationales : devant les superbes prestations des trois actrices, ces considérations semblent bien triviales. Bonne nouvelle, le jeu de Zhang Ziyi (
Tigre et Dragon,
Le Secret des Poignards Volants) semble avoir mûri et la jeune actrice parvient sans mal à porter le film sur ses épaules, prenant le relais de la jeune Suzuka Ohgo, elle-même étonnante. Quant à Michelle Yeoh (
Tigre et Dragon), elle prête son allure, sa sérénité et son autorité naturelle à Mameha. Le choix de Zhang Ziyi et Michelle Yeoh, toutes deux danseuses de formation, s'avère particulièrement judicieux lors des scènes de danse traditionnelle et d'expression corporelle. De son côté, Gong Li (
Epouses et Concubines) fait passer avec intensité toute la cruauté de Hatsumomo, sans oublier de lui apporter ce qu'il faut d'humanité. Côté masculin, Ken Watanabe (
Le Dernier Samouraï) a su saisir la bienveillance tranquille du Président. Seul Yôji Yakusho (
Cure,
Charisma) déçoit légèrement, une déception qui ne vient pas tant de la prestation de l'acteur mais du traitement superficiel du personnage. A la fois attachant et tyrannique dans le livre, Nobu-san se retrouve malheureusement ici réduit à ses traits de caractère les plus sommaires.
S'il y avait un reproche à faire à
Mémoires d'une Geisha, il trouverait sans doute sa source dans l'utilisation de la langue anglaise. Il ne s'agit pas là d'un propos de puriste mais bel et bien d'une gêne due à l'écriture de certains échanges dialogués. Mais peut-être est-ce en réalité les relations qu'ils traduisent qui pourront paraître irréalistes. Dans une ou deux scènes, le comportement de l'héroïne semble avoir été adaptés aux codes américains et sa manière de s'exprimer ne sonne alors pas très juste. La langue japonaise possède en effet de nombreux niveaux de politesse qui n'existent dans aucune autre langue. Dans le livre, Arthur Golden a avait su quant à lui trouver des tournures exprimant de manière appropriée les formules adoptées par les uns pour s'adresser aux autres, en fonction du statut de chacun. Dans le film de Rob Marshall, on assiste à une scène au cours de laquelle Sayuri exprime explicitement sa contrariété à un client en employant la deuxième personne (au contraire de la troisième dans le livre) et en élevant la voix, ce qui paraît peu probable venant d'une geisha. Ces débordements par rapport aux codes de politesse, que l'on sait très stricts dans ce genre de milieu, constituent très certainement la touche américaine du film : une héroïne se doit d'être passionnée et de l'exprimer. Mais est-ce compatible avec une l'éducation de la jeune fille ? Il serait cependant dommage de se focaliser sur ses quelques échanges, qui restent somme toute assez négligeables par rapport aux nombreuses qualités de cette adaptation.

Rob Marshall est parvenu à saisir l'essence de l'histoire de Chiyo / Sayuri : le parcours d'une petite fille vendue comme esclave puis le parcours d'une femme qui tente de rester fidèle à ses convictions dans un monde rigide et cruel. Le réalisateur de
Chicago nous livre avec
Mémoires d'une Geisha une œuvre raffinée, touchante et qui reste, malgré quelques petits détails, très respectueuse de la culture japonaise.
>