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Mensonges d'Etat

La critique d'Excessif

3/5
mensongesdetat_vign L'HISTOIRE :

Un ancien journaliste devenu agent de la CIA se rend en Jordanie pour traquer l'un des leaders d'Al Qaida, en pleine préparation d'attentats contre les Etats-Unis.
En effet, le film est une adaptation du roman éponyme (Pénétration dans la traduction française) signé David Ignatius, journaliste du Washington Post ayant longuement analysé les nombreux événements tournant autour des attaques terroristes sur le sol américain. Il raconte ici l'histoire d'un ancien journaliste (Di Caprio donc) devenu agent de la CIA, et dont la mission consistera à stopper l'un des leaders d'Al Quaeda ayant prévu une attaque sans commune mesure aux États-Unis.

Il y a une caractéristique déconcertante qui semble marquer la seconde moitié de la filmographie du prestigieux Ridley Scott : ses choix semblent volontairement alternatifs ! Oscillant entre films modestes et œuvres monstrueuses, la cuvée 2008 semble encore se placer dans cette logique après l’implacable American Gangster et le futur et alléchant Nottingham. Mais bien plus qu’une simple échappatoire momentané, Mensonges d’Etat se révèle être une déception et apparaît comme la première vraie bourde dans la carrière du cinéaste légendaire.

MENSONGES D'ETAT
Un film de Ridley Scott
Avec Leonardo DiCaprio, Russell Crowe, Carice Van Houten, Ali Suliman, Michael Gaston, Clara Khoury, Mehdi Nebbou
Durée : 2h08
Date de sortie : 05 Novembre 2008

Bien plus qu’uniquement présente sur son dernier métrage, cette vision semble s’adapter à merveille à l’ensemble de l’œuvre du réalisateur culte. La carrière cinématographique de Ridley Scott semble, elle-même, doublement placée sous le signe de la dualité. Première rupture professionnelle : se lançant dans l’aventure du long métrage sur le tard, il quitte le milieu du spot publicitaire dans lequel il officie depuis une vingtaine d’années… Seconde rupture : après une succession de premiers chefs d’œuvre plus ou moins égaux mais tous remarquables (de Duellistes en 1977 à 1492 Christophe Colomb en 1992), il fait une pause de quelques années et revient avec le timide mais bouleversant Lame de fond en 1996. Troisième rupture : c’est à partir de ce magnifique film ayant pour vedette l’inégalable Jeff Bridges que le parcours commence à jouer les montagnes russes. Entre les pièces remarquables dans lesquelles il affirme son statut de véritable esthète, il va se perdre dans des travaux moins pertinents. En témoignent ces deux listes qui s’entrecroisent : d’un côté les morceaux de bravoure (Lame de Fond, Gladiator, La chute du Faucon Noir, Kingdom of Heaven et American Gangster); de l’autre, des propositions souvent convenables mais à des lieues de la maestria du cinéaste (G.I. Jane, Hannibal, Les Associés et Une Grande année). Quiconque se penchera un peu attentivement sur le parcours de l’artiste se rendra facilement compte du caractère alimentaire de la seconde liste… Aussi, après l’excellent moment passé lors de l’affrontement prodigieux de Crowe et Washington il y a quelques mois, il semblait logique que ce retour du metteur en scène sur nos toiles s’avère moins remarquable. D’autant plus qu’une toute petite année -séparant les deux- semblait porteuse de mauvais augure. Mais un film de Scott est toujours un événement et c’est avec beaucoup d’espoir que le projet se fit attendre… malheureusement, après la projection, de vraies questions s’imposent. Attelons-nous tout d’abord au film lui-même et feignons de ne pas connaître la verve créative habituelle du monsieur : qu’en est-il de ce Mensonges d’Etat si l’on occulte sa paternité ?

Ce qui marquera sans doute dans ce Body of Lies -au titre beaucoup plus approprié et sans doute jeu de mot involontaire avec le terme « Buddy » (copain) revenant à longueur du métrage-, c’est le manque radical d’ampleur. Bien que l’adaptation d’un best-seller de David Ignatius pouvait laisser envisager une intrigue ficelée et maîtrisée, le scénario de William Monahan, auteur ayant fait ses preuves sur Kingdom of Heaven et sur le futur Edge of Darkness, se révèle être d’une nonchalance sidérante. Non pas que le sujet soit inintéressant; au contraire, les véritables enjeux que survole le film auraient pu se démarquer des autres métrages dont Hollywood raffole actuellement et traitant du traumatisme post 11 septembre incarné par la dérive monstrueuse du conflit irakien… Opposant deux agents américains -l’un sur le terrain en Orient et l’autre en pantoufles à Washington-, la problématique première sera la mise en place d’une opération risquée et dont le but sera de capturer le chef d’un nouveau groupuscule islamiste. La seconde sera de confronter la guerre cérébrale et stratégique que mènent les bureaucrates de tous pays à celle plus froide dans laquelle tentent de survivre les espions et autres agents infiltrés… Sidérant mais proche de la langue de bois dans ce qu’il dévoile, le métrage se fait même le dénonciateur d’un conflit d’information et de désinformation, à défaut d’avoir de vrais enjeux religieux ou géopolitiques. Avec une base comme celle-ci, la possibilité de se lancer dans un monument courageux doublé d’un film d’action magistral aurait pu être largement envisageable et la présence de deux acteurs de la trempe de DiCaprio et Crowe ne faisait qu’enjoliver un peu plus le projet. C’était hélas sans compter sur le développement indigne des protagonistes, qui ne subiront hélas aucune évolution, aussi subtile soit elle.


Russell Crowe, figure obligatoire dans la filmographie scottienne, se laisse donc vaguement embarquer dans le portrait du fonctionnaire tranquille et gérant à distance les opérations, pendant que DiCaprio se la joue juif incognito sur le terrain. Si la définition faite ici des personnages peut sembler légèrement réductrice, elle est pourtant d’une objectivité affligeante : la caricature semble avoir été le maître mot dans la construction humaine du projet tant le manichéisme fait partie intégrante des relations inter protagonistes. Bedonnant, salopard incroyable par définition puisque filant ses ordres en bouffant ou pissant pendant que son agent courageux et altruiste s’en prend plein les dents, la performance de l’acteur que l’on a vu récemment dans 3h10 pour Yuma s’avère être le minimum syndical. Tout juste si, au détour de quelques trop rares plans, il se rappelle à nous comme étant l’atout majeur du Révélations de Mann. Quant à DiCaprio, ce qui est troublant avec lui c’est cette grandeur même dans la platitude, car il nous offre ici l’une des apparitions les plus ratées de toute sa carrière… Ratée ? Non ! Sans doute gâchée, l’énorme problème de Mensonges d’Etat provenant évidemment de cette apathie générale. D’ailleurs, même dans les attentats suicides de l’exposition, l’énergie semble tellement absente que l’on en vient à se demander si le semblant d’efficacité ne provient pas uniquement du travail du monteur… Partant d’un point pour arriver nulle part (ou du moins pas bien loin…), le métrage souffre de ce manque flagrant d’ambition ou tout simplement de couilles. De couilles car la gravité du sujet et la machine budgétaire placée derrière auraient dû pousser un réalisateur courageux à s’investir véritablement, brisant les tabous et évitant la démagogie sournoise dont souffre inévitablement le produit fini. C’est à ce moment que l’on se permettra de réintégrer dans nos mémoires que le film est signé Ridley Scott, maître sacré du cinéma et légendaire faiseur d’images, à qui il ne manquait pour se déifier qu’une vraie œuvre engagée… Car on aurait pu espérer qu’à plus de soixante-dix ans, le grand Scott n’ait pas peur de se mettre en danger et de se proposer autrement que comme technicien du sublime ou réalisateur à grand spectacle.

A la place de cet élan dont il aurait pu sortir grandi, Scott invite à toute une série de questions déplaisantes et blessantes. Il n’est jamais agréable pour un cinéphile passionné de remettre en cause la valeur de l’un de ses héros. Hélas, s’il serait impardonnable de décrier la virtuosité de son œuvre ou la qualité de ses titres précédents, peut-être pourrions-nous en venir à cette douloureuse interrogation : Ridley Scott a-t-il quelque chose à dire ? En découle aussi une autre question : ses films réussis n’étaient-ils pas ceux qui étaient avant toute chose magistralement écrits ? Nous sous-entendons ici que peut-être la légende ne serait à même de rendre mythique certains sujets que lorsque lui-même leur prête un minimum d’intérêt suite à la découverte de scripts finalisés et prêts à tourner… Autant de réflexions terribles qui meurtrissent un peu plus votre serviteur depuis la découverte de ce Mensonges d’Etat malheureux. D’autant plus que l’esthétique coutumière est radicalement absente, le génie de Scott semblant officier inconsciemment dans sa force naturelle à construire des images et à situer des éléments dans un espace… Un plan ou deux, dans cette intrigue faussement alambiquée et s’acharnant à éviter la simplicité pour faire illusion, nous rappellent le fantôme de ce qu’aurait pu être le projet. Et si Body of Lies portera finalement incroyablement bien son nom, c’est dans un tout autre domaine qu’il parviendra à marquer quelques points. En effet, la grande beauté du film sera d’avoir su mettre en parallèle deux civilisations, deux cultures et d’offrir finalement une approche beaucoup plus humaine et respectueuse des pays arabes. Chose rare et donc à signaler obligatoirement, l’une des images chocs étant de rappeler par une vue en plongée d’une ville musulmane que, finalement, toutes les villes se ressemblent. Mais à part ces quelques illuminations soudaines, le dernier film de Ridley Scott s’avère être une véritable déception doublée d’un catalyseur de doutes… Croisons les doigts pour que Nottingham célèbre à nouveau le maître, que l’on puisse oublier cet épisode.

Florent Kretz

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