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Mesrine : L'Ennemi public n°1

La critique d'Excessif

4/5
ennemi_public_num1_vign L'HISTOIRE : Evocation de la vie de Jacques Mesrine, ennemi public n°1 des années soixante-dix : son retour d'Algérie, son départ pour le Canada en 1968, son assassinat par la brigade antigang porte de Clignancourt le 2 novembre 1979.
Suite et fin du diptyque consacré au dangereux et troublant Jacques Mesrine, ce second épisode possède la force de savoir à la fois se positionner comme suite directe et égale à Mesrine : L'instinct de Mort mais surtout de savoir totalement se remettre en question et se réapproprier le sujet d’une manière différente. Mesrine : L'ennemi Public Numéro 1 s’impose comme une conclusion bouleversante et saisissante qui heureusement ne trahira jamais les dispositifs du premier volet.

MESRINE : L'ENNEMI PUBLIC NUMERO 1
Un film de Jean-Francois Richet
Avec Vincent Cassel, Ludivine Sagnier, Mathieu Amalric
Durée : 2h10
Date de sortie : 19 Novembre 2008

Il est certain qu’après avoir découvert le premier épisode de l’œuvre dédiée au truand légendaire, le spectateur ne pourra se défaire de cette envie de découvrir la fin de l’histoire, quand bien même celle-ci est connue de tous. Que ce soit dans la réalité ou dans la fiction dans laquelle il est présenté en ouverture du premier volet, le dénouement fait partie des événements importants de l’historique de la grande criminalité : Jacques Mesrine sera abattu par les hommes du commissaire Broussard le 2 novembre 1979. D’ailleurs là où Richet prenait soin de clôturer l’introduction de Mesrine : L'instinct de Mort avant l’impact des balles -comme annonçant le contenu de son métrage, froid et violemment implacable-, Mesrine : L'ennemi Public Numéro 1 s’offre comme exorde les quelques minutes qui suivirent la mort du terrible malfrat. Opposant à la violence du premier, la cohue des badauds et des journalistes télévisuels dans le second, le réalisateur dévoile tout de suite la richesse de l’œuvre dans sa globalité : si son premier volet s’attardait sur la véritable violence qui régissait Mesrine, le second se positionnera comme rappel de sa quête de justificatifs et de reconnaissance au travers des médias.

Les choses sont dites : si l’ensemble dans sa totalité est bien scindé à ce point, ce n’est pas dans l’action ou dans les aventures rocambolesques et sanglantes mais bel et bien dans la rupture qui se fera au sein même de Jacques Mesrine. Ainsi, il semble que ce second opus s’ouvre avec un nouveau personnage toujours aussi haut en couleurs mais qui semble avoir fait son deuil de la vie normale qu’il n’aura jamais, et surtout du désir de celle-ci qu’il n’aura jamais eu. A l’arrogance naissante dans la première partie au cœur du personnage s’ajoute le tempérament de plus en plus outrageant d’un homme qui jusqu’à présent s’amusait, mais qui dorénavant ne se fera plus beaucoup d’illusions. Car il y aura bien eu une perte flagrante d’une certaine forme d’innocence qui l’habitait encore un peu dans le premier volet : celle-ci a depuis laissé place à une sorte de suffisance excessive et désappointante, de celle qui appuie les légendes de tout son poids pour être sure qu’elle ne s’envolera jamais après… La masse de Cassel prend soudain tout son sens, bien plus encore que la simple volonté de vouloir ressembler au mieux à « l’homme aux mille visages » : à mesure que l’homme semble s’être perdu, il prend du corps comme pour mieux s’imposer. Troublant alors d’assister à cette métamorphose exponentielle et exceptionnelle qui finalement ne fait qu’exprimer un peu plus sa décadence.


Changeant radicalement physiquement et détournant toujours un peu plus ses propres formes à l’instar des limites que lui impose le système, le personnage de Mesrine s’offre le prestige de posséder comme interprète un acteur comme Vincent Cassel. Il est certain que le comédien aura pu faire diverger les avis quant à ses précédentes prestations peut-être parfois un peu trop dans le sur-jeu, mais soyons certains que le travail accompli pour le personnage du criminel est véritablement prodigieux. Délaissant toutes les subtilités du premier volet et ses richesses inavouées et inavouables enfouies dans son regard d’illuminé, il abandonne quasiment toute la dimension intime et fragile de son personnage pour s’essayer à l’exploration du cabotinage le plus outré. S’offrant totalement à un personnage qui tente vainement et sans aucun talent de s’offrir de la contenance, Cassel inaugure le cabotinage exagéré mais tellement indispensable à la prestance pathétique de Mesrine. Pour celui-ci qui tombe de plus en plus dans la mégalomanie que lui propose son insatiable fringale de négation de tout système, la perte de lui-même se fait de plus en plus forte en même temps que sa popularité monte en flèche.

Commençant par de simples colères quant à la prononciation de son nom de famille, détail qui ne semble le gêner qu’au moment de ses premiers instants de gloire, le caractère tragique de son ego voudra qu’il aura de plus en plus besoin que les autres parlent de lui, comme par crainte de s’oublier lui-même. L’importance du nom de famille prend alors tout son sens, à l’instar de la voix de Cassel qui se lance dans les rires forcés et les prestations publiques qui sonnent faux du condamné Mesrine. Hurlant, s’esclaffant, braillant, tout est bon pour que l’homme se rappelle à la mémoire du peuple. De plus, cette population qui partage le sentiment de terreur à celui de fascination, semble bientôt le seul miroir que possède le truand pour se souvenir qu’il existe : arpentant les pages des journaux et les déclarations tapageuses, il ira même jusqu’à se lancer dans la rédaction de son autobiographie le jour où il se fera destituer du cancan au profit de Pinochet ! C’est lors de passages comme celui-ci que toute la démesure qui se dévoile petit à petit arbore vraiment un désespoir infernal : plus encore que le ridicule comique d’un homme s’offusquant d’être moins mis en exergue que le dictateur Chilien, c’est surtout le ridicule tragique qui frappe, Jacques étant réellement abattu par cet abaissement dans l’anonymat !

Une sorte de processus se met alors en place, Mesrine s’engouffrant dans sa propre mythologie et développant tout un univers imaginaire autour de lui : s’il retrouve un semblant d’inconscience enfantine, il ne parviendra jamais plus à retrouver son innocence. Désespéré et insouciant dans la première partie de sa carrière, il se perd dans une démarche radicalement nihiliste, la recherche de la mort étant ouvertement proclamée. Tentant un peu plus le diable à chaque instant comme pour provoquer une mort qui le guette mais qui ne frappe pas, il se jette à corps perdu dans la recherche d’une raison d’être de son malaise et de sa violence intérieure. Là où des provocations telles que « vive le Québec libre » tenaient plus de l’extravagance que de la réelle revendication, Mesrine va s’octroyer toutes les causes pour pouvoir justifier ses méfaits : soi-disant anarchiste, il ne restera finalement qu’un pauvre type sans rien… Certes le prestige de l’aventure, d’une vie excitante, des femmes et de l’argent facile auront bâti sa vie mais c’est surtout l’absence de vraie raison qui le hantera jusqu’à ses dernières heures. En titre d’exemple, Jean-François Richet et son scénariste offrent une très jolie scène dans Mesrine : L'ennemi Public Numéro 1 et qui renvoie directement à une autre dans le premier volet. Ainsi les deux films possèdent un épisode de séquestration de milliardaire -un handicapé, l’autre âgé- aux issus différentes mais aux fonds semblables : tous deux aussi crapuleux l’un que l’autre, et c’est dans le second que Mesrine devra se faire une raison… L’otage, un bourgeois de 82 ans, lui apprendra quelques instants la vie en lui rappelant qu’il n’est absolument pas un révolutionnaire mais un banal gangster : ce à quoi Mesrine répondra qu’il est les deux ! C’est cette folie qui hante Mesrine depuis la toute première scène chronologique de l’œuvre, lorsqu’en Algérie il opte pour une troisième solution… Rien ne pourra jamais dresser ce chien fou qui se raccroche à n’importe quoi, n’importe qui et n’importe quelle cause pour se maintenir en vie…


Ne lésinant jamais sur les moyens pour se rendre publiquement indispensable, de son évasion en plein procès à son interview pour Paris Match, il se verra tout de même confronté à un os. Jusqu’à présent, il s’offrait les faveurs du public et terrorisait la police : la donne sera changée lors de son arrestation festive par le commissaire Broussard, incarné par un Olivier Gourmet aussi cabotin que Cassel. C’est dans cette confrontation que Mesrine va rencontrer un adversaire de taille qui semble posséder les mêmes valeurs que lui… Tous les deux aussi arrogants l’un que l’autre, c’est dans la frustration qui naîtra chez l’un du génie de l’autre à s’extirper de toutes les situations que l’on trouve la clé de cet assaut final et finalement relativement ambigu. Car si Richet n’avait jusqu’à présent uniquement mis en cause l’ambiguïté au profit de la complexité, c’est dans ce dernier acte que tout se jouera : si la fin est inexorable, la manière, quoi que finalement aussi désespérée que celle de Mesrine, laissera un goût de sang dans la bouche. Dans cette confrontation hors du commun rappelant l’exceptionnelle rencontre Belmondo/Hossein, on perçoit enfin les limites du personnage : semblant n’aspirer qu’à ce duel final qui n’en sera pas un, Mesrine s’offrira tout de même une fin prestigieuse possédant l’étoffe et le panache de sa vie incontrôlable. Une vie qui très vite lui offrira la réponse à la question qu’il se pose : il n’y a aucun sens. Que ce soit son ami et complice François Besse auquel Mathieu Amalric prête son jeu parfait ou sa dernière compagne, une minette gentiment écervelée et interprétée par une Ludivine Sagnier craquante, tous commenceront à prendre leurs distances d’avec cet homme qui fait la fête en apprenant son statut d’ennemi public… L’homme deviendra en effet bien vite inaccessible, se cloîtrant de plus en plus dans le personnage public, peut-être seules miettes de la personne intime qui s’est détruite dans la superficialité. Du reste, il est incroyable de se rendre compte que plus Jacques disparaîtra au profit d’un autre et plus il rencontrera du monde. Malheureusement, l’arrogance géniale et l’aberration de ses prestations seront telles qu’il se verra littéralement fui : que ce soit par un ancien ami, Ardouin, brute interprétée avec toujours autant de gouaille sympathique par Le Bihan, ou par son fidèle François, il finira toujours seul, ne faisant plus que croiser les personnages plus ou moins hauts en couleurs…

S’exilant dans cette quête nihiliste et n’en attendant finalement plus grand-chose, c’est au détour du violent lynchage d’un journaliste ayant sali son image que le désespoir et la réelle démence du condamné se feront pleinement concevoir… S’entourant de Charlie Bauer, un extrémiste de gauche -et à qui le pourtant bon Gérard Lanvin tente de prêter un accent du Sud pas toujours très juste-, il se tournera vers une carrière encore plus suicidaire, comme pour camoufler le grand vide qui règne en lui depuis l’abandon des siens. A ce titre, les quelques rares séquences intimes qui clôturent définitivement l’ère de Mesrine : L'instinct de Mort seront d’une sensibilité très forte et finalement assez éprouvante, les derniers traits sympathiques du bandit disparaissant tout à fait au fur et à mesure de l’éloignement. Toujours bouclé sur une musique impeccable de Marco Beltrami, Mesrine : L'ennemi Public Numéro 1 se dévoilera beaucoup plus travaillé dans sa forme mais peut-être aussi beaucoup plus simple : l’opposition bienvenue d’une mise en images plus douce et visuellement moins virtuose saura se faire apprécier tant il s’agit d’un film radicalement différent. Si le premier volet était plein de hargne désespérée, c’est le désespoir tout court qui hante les images du second : plus encore qu’une simple conclusion à la hauteur du premier volet, Richet insuffle une patte nouvelle et beaucoup plus cafardeuse au rythme d’une histoire qui sombre dans la mélancolie. Les quelques séquences de comédie pure telle que le passage en Normandie avec François Besse auront d’autant plus de valeur qu’elles s’installent au beau milieu d’une longue descente aux enfers.

Semblant peut-être plus léger ou plus conventionnel dans cet acte deux, Jean-François Richet et toute son équipe parviennent tout de même à s’offrir le luxe de bel et bien faire deux films aux tons radicalement différents. Deux films, deux époques, deux hommes, pour au final une seule œuvre qui affirme encore une fois, par ses deux faces, la complexité de son sujet et de sa maîtrise… Et s’il en perd une infime partie du caractère distrayant de sa première partie, Mesrine : L'ennemi Intime Numéro 1 s’enrichit d’une solide délicatesse, beaucoup plus subtile et funeste. De quoi clôturer en beauté ce cycle phénoménal à la bonne odeur de chef d’œuvre !

Florent Kretz





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