L'HISTOIRE : Evocation de la vie de Jacques Mesrine, ennemi public n°1 des années soixante-dix : son retour d'Algérie, son départ pour le Canada en 1968, son assassinat par la brigade antigang porte de Clignancourt le 2 novembre 1979.
Lorsque fut annoncée la mise en production de deux épisodes consacrés à la vie du criminel Jacques Mesrine, plusieurs doutes naquirent. Tout d’abord, la nature même de l’homme pouvait faire craindre le pire puisque le risque de tomber dans l’apologie d’une véritable bête de violence aurait pu faire figure de facilité. D’autre part, l’ampleur du projet pouvait s’avérer beaucoup trop lourde pour les frêles épaules du cinéma français actuel. Que chacun se rassure, puisque non seulement Jean-François Richet ne tombe jamais dans la simplicité, mais qu’en plus la production assurée par Thomas Langmann se présente à la hauteur de l’ambition de la reconstitution. Ainsi, le producteur offre l’opportunité au réalisateur de concrétiser son envie de dresser le portrait de cette figure du grand-banditisme français et, en plus, de donner à notre paysage cinématographique national l’un de ses plus grands films de genre. Car le diptyque Mesrine se pose là comme un véritable coup de poing dans les productions françaises, révolution déjà entamée par Olivier Marchal ou Florent Emilio Siri : si ces derniers avaient déjà prouvé, respectivement avec 36, quai des orfèvres et L’ennemi intime, que la France était capable de s’imposer, elle aussi, dans le registre de l’œuvre ambitieuse pouvant volontiers s’offrir au marché international, il semble évident que ce nouvel essai est, bien plus encore que les deux autres, un coup de maître.
Voici donc encore un de nos jeunes réalisateurs qui, revenant d’une courte mais réussie carrière sur le territoire américain, réapparaît avec des envies monstrueuses, voire démesurées, mais surtout avec une parcelle du rêve américain : celui qui donne de quoi se battre pour défendre un projet aussi colossal. Mené de main de maître dans son écriture par Abdel Raouf Dafri et Richet lui-même, il sembla vite évident pour tout le monde que la possibilité de proposer un travail autour de ce personnage à la complexité rare ne pouvait être envisagée sous le format standard des deux heures. C’est pourquoi ce n’est pas un mes deux films qui se révèlent, tous deux possédant la force d’être à la fois totalement homogènes et radicalement différents. Si le parcours de ce chien fou désespéré est suivi chronologiquement dans un scénario à la finesse évidente -les ellipses obligatoires faisant mouche à chaque coup- et ce pour une biographie retraçant près de vingt ans, Richet fait le choix malin de scinder son intrigue à un moment crucial, non pas dans les événements mais dans la rupture psychologique marquant le personnage.
Similaire à un Michael Mann dans le fond lorsqu’il décrit la frontière qui sépare l’admiration du rejet total au sujet de personnages troubles, Richet va même encore plus loin dans sa maestria puisqu’il impose son double film comme un chef d’œuvre de maîtrise. Du reste, s’il s’offre la grâce de conserver la globalité de son propre style visuel, il parvient à s’octroyer le privilège de faire postuler cette biographie aux côtés des grands classiques. A l’opulence d’un Coppola, narrant la destinée de la famille Corleone, s’ajoute la maestria d’un De Palma maniant avec dextérité son montage. C’est d’ailleurs au talent de ce dernier que Richet se rapproche, tout en gardant une énergie propre et originale : si la structure narrative de cette ascension suivie de la chute inévitable d’un gangster haut en couleurs rappelle fatalement la fresque consacrée à Tony Montana, c’est bien dans certains procédés de mise en scène que le film semble répondre à son glorieux aîné. Cependant le réalisateur offre une raison d’être évidente à chacun de ces essais, à l’image de ce Split Screen d’ouverture à la légitimité éblouissante, chaque fenêtre dévoilant le même plan lors de différentes prises. Appuyant un peu plus le message pré générique se prononçant sur l’impossibilité du film et sa reconstitution minutieuse de se comparer à la réalité, cette technique permettra d’insister sur le fait que l’adaptation ne cessera de se montrer fidèle et, par la même occasion, d’imposer le fait que les péripéties à venir se sont bel et bien déroulées.
Car à n’en pas douter, si le film ne se voulait pas être la transposition d’événements réels, nombreux auraient douté de la probabilité des actes. Pourtant, c’est dans ce panache exceptionnel et dans cette invraisemblable carrière que la vedette présentée dans le métrage a véritablement officié avec toujours un peu plus de culot et de provocation. Invraisemblable et parfaitement incroyable, Mesrine se hissera à la première marche des personnes recherchées pour être l’auteur aussi bien des crimes crapuleux et sordides les plus infectes que des cambriolages les plus impressionnants et les plus spectaculaires. Et c’est sans compter sur ses maintes évasions et sa popularité en hausse dans les médias qui alimenteront sa légende. Une légende qui finira par l’empoisonner petit à petit, non pas dans sa maîtrise de la criminalité mais dans son égocentrisme et sa démesure grandissante. Se perdant dans le personnage public qu’il nourrit à grands coups d’interviews, esclave d’une imposture allant même jusqu’à chercher un sens à sa violence intérieure, Mesrine finira par dévoiler peut-être un peu trop de lui pour finalement en dénaturer l’essence. Marginal, pseudo révolutionnaire mais surtout vrai paumé, il s’offrira à nous comme un personnage déchiré entre ses rêves et ses démons : préférant plier la réalité à sa mesure, il acceptera tous les sacrifices pour en acquérir le goût.
Absolument saisissant dans sa prestation, Vincent Cassel s’impose au travers de ce personnage. Confirmant à la fois les espoirs de certains de trouver un rôle enclin à supporter son jeu, il sera pour les autres une révélation géniale. Plus encore que sa morphologie changeant à vue d’œil et ses multiples métamorphoses spectaculaires et inattendues, c’est son implication dans le personnage qui bluffera sans aucun doute tout le monde. L’intrigue se déroulant sur deux décennies et décrivant des stades graves de la vie de « l’homme aux mille visages », le comédien Cassel s’éclipse très vite totalement pour ne laisser apparaître que Mesrine lui-même, ou du moins son interprétation. Bientôt invisible au profit de son personnage extravagant, il endosse à nouveau le caractère cabotin que l’on avait pu retrouver dans quelques uns de ses précédents films pour mieux l’associer à la folie iconique de son personnage de plus en plus désireux d’une reconnaissance et d’une prestance publique. Bouleversant, son interprétation prend son sens dans les multiples situations paradoxales durant lesquelles Mesrine se dédouble littéralement, ou plutôt s’affirme comme une figure insaisissable. Difficile alors de ne pas être soufflé par la puissance physique et l’aura véritable qui se dégage de ce personnage qui, quand bien même les situations le mettent en valeur, s’assume comme envoûtant. A la fois haïssable et charmant, détestable et déchirant, Cassel s’assoie comme un acteur incommensurable combinant cette capacité de susciter le rejet et l’estime pour le plus grand bien de son personnage.
Figure de proue du diptyque, atout majeur de ces deux films similaires et antagonistes, il officie comme point central autour duquel gravite une pléiade d’acteurs de talent. Tous se déchaînent autour de lui, de Gérard Depardieu -qui nous offre à nouveau une de ses interprétations magistrales qui se faisaient trop rares dernièrement- au canadien Roy Dupuis qui hypnotise littéralement. Sans oublier Gilles Lellouche en faire-valoir indispensable, les mythiques Michel Duchaussoy et Myriam Boyer en parents perdus, Samuel Le Bihan en brute épaisse et Mathieu Amalric en complice à la froideur bluffante. Toujours accompagné de minettes, Mesrine s’offre les talents de Cécile de France, Florence Thomassin, Elena Anaya et Ludivine Sagnier qui proposent toutes différentes figures féminines véritablement touchantes chacune à leur manière. Quant au terrible Olivier Gourmet en commissaire Broussard face au cabotin Mesrine, on n’avait pas vu un tel face à face dans le polar français depuis le duel Hossein/Belmondo dans le film de Lautner.
Vous l’aurez donc compris, Mesrine : L’instinct de Mort et Mesrine : L’ennemi Public Numéro 1 sont bien loin des simples espérances que nous pouvions fonder. Œuvre à la richesse inépuisable, à la maturité insoupçonnable, Richet et son acolyte Cassel ont eu raison de s’offrir totalement dans leur biographie risquée. Car à défaut d’avoir fait un petit polar, ils ont tout simplement signé l’un des plus grands films français de ces dernières années. Cocorico ! 











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