L'HISTOIRE : Evocation de la vie de Jacques Mesrine, ennemi public n°1 des années soixante-dix : son retour d'Algérie, son départ pour le Canada en 1968, son assassinat par la brigade antigang porte de Clignancourt le 2 novembre 1979.
De Jacques Mesrine, bandit légendaire ayant fait régner la terreur dans les services de police pendant quelques années terribles, les grandes lignes sont connues de tous. Des exploits, des fusillades improbables et une fin aussi violente qu’une vie consacrée à l’opposition permanente et à la contestation virulente par les armes. Autant d’épisodes affolants dans un feuilleton qui faisait rêver les marginaux et terrifiait les autres. Que ce soient les braquages successifs des banques d’une même rue, ses évasions à répétition ou cette popularité démesurée entretenue par les médias, Mesrine se sera imposé comme une icône : une de celles à la fois salissante et prestigieuse, de celles qui créent l’Histoire mais qui l’écrivent en lettres de sang. L’arrivée d’un nouveau métrage autour du personnage avait de quoi faire grincer les dents ou au contraire réjouir. Outre le fait qu’un projet relatant la vie du hors-la-loi se devait d’être à la hauteur des exploits du personnage, c’est surtout le fait même de lui consacrer encore une œuvre qui dérangeait quelques détracteurs, soulignant assez légitimement que la mise en images de ses aventures risquait de faire l’apologie de la délinquance, voire de la criminalité. Pourtant il n’en est rien, Richet se lançant à corps perdu dans ce premier épisode, censé nous sensibiliser un temps soit peu au futur truand. En effet, tout comme Cassel qui, plutôt, avait refusé la première version du script car héroïsant un peu trop le bandit, le réalisateur va s’atteler à la mise en chantier des deux épisodes avec une finesse dans l’approche assez incroyable. D’une maturité surprenante et sur les lignes d’Abdel Raouf Dafri qui suivent les grands passages de la vie du truand, Jean-François Richet ne se prononcera jamais lui-même quant à sa véritable vision du personnage titre, faisant même preuve d’une humilité somptueuse en semblant ne se poser qu’en faiseur d’images. Car si le jeune réalisateur endosse à merveille le costume de maître de cérémonie, c’est pour ne jamais tomber dans la facilité de la sacralisation ou au contraire du dénigrement.
D’un regard aiguisé et adulte, il sonde l’univers d’un pauvre type à la dérive qui finira par trouver sa véritable raison d’être dans le crime. Ni plus, ni moins ! Hors de question de prendre parti, le seul avis légitime étant celui du spectateur qui endosse pour l’occasion l’habit de juge à l’instar des Français durant les événements il y a plus de vingt ans. Au contraire, Richet va mettre toute sa maestria à l’œuvre pour satisfaire non pas les actes héroïques d’une magie impressionnante mais plutôt pour leur offrir le panache et le prestige qui leur convient. De même qu’il s’applique à aménager sa mise en scène de séquence en séquence, virevoltant d’une nervosité forte à la poésie irréelle d’un amour de vacances avant de retomber dans les fusillades frénétiques. Adieu sensationnalisme de la mise en images ou l’apogée de la scène d’action comme il en avait fait preuve dans sa reprise du Assaut de Carpenter. Jean-François Richet revient à une fébrilité plus sobre, plus humaine, beaucoup plus viscérale qui rejoint à merveille l’état d’esprit d’un homme que rien ne pourra arrêter si ce n’est la mort. D’ailleurs, si le film s’ouvre brillamment avec les dernières minutes de la vie du criminel, l’intrigue véritable ne débute quelques secondes plus tard que par une autre mise à mort : acteur principal d’une torture sur un prisonnier pendant la guerre d’Algérie, il se verra obligé d’assassiner le jeune ennemi. En l’espace de cette seule scène, qui correspond sans doute à son premier acte violent, Richet décrit la légende : Mesrine, homme insaisissable qui choisira toujours une énième alternative aux propositions énoncées. Impossible alors de cerner à l’avance ce personnage dont le caractère semble irrégulier au point d’en être terrifiant. Là où son retour et ses premiers temps en France sembleront se passer sans trop de remous, c’est sans doute sa première pulsion meurtrière non plus pour un pays mais pour lui qui le fera naître : passionné, jusqu’au-boutiste, sans concession, le Mesrine raconté par Richet sent bon le chien fou paumé.
Richet ne se lance jamais dans l’ambiguïté tout comme Mesrine est conscient de sa nature d’assassin : il développe plus encore, à la place, la complexité d’un personnage qui ne cèdera jamais. Jamais avec les autres, jamais avec lui-même ! Les sacrifices se feront toujours un peu plus violents, un peu plus durs ; les coups moraux toujours un peu plus puissants que les balles qu’il encaisse sans rien dire dans maints coups fumeux… Il préférera toujours aller de l’avant que d’accepter de stagner, quand bien même ce passage à une vie stable serait la place qui lui convient. Électron libre qu’on ne peut arrêter, Mesrine : L'instinct de Mort retrace ces années de fougue durant lesquelles il s’essaiera à tout pour mieux s’en séparer. Amant éperdu, ami fidèle, redoutable adversaire et père monstrueusement absent, l’homme restera fier et sûr de ses valeurs même dans l’adversité la plus terrible… Assassinats, cambriolages, courses poursuites, il semblera chercher un peu de piment, laissant sur le côté par obligation ceux qu’il aime mais qui le retarderont dans sa frénésie de vie et de mort. C’est dans cette folie que va s’investir Richet pour mieux encore tenter de cerner un personnage qui se fuira tellement qu’il en deviendra totalement insaisissable. Alignant les séquences qui bâtirent sa légende, de ses évasions folles aux fuites délirantes de pays en pays, le réalisateur tentera d’offrir les passages manquants mais mouvementés sur lesquels pourra se reposer le spectateur dans le second volet, Mesrine : L’ennemi Public Numéro 1, celui-ci reprenant la vraie figure médiatique qui frappa la France dans les années 70. Préférant toujours se faire témoin que véritable conteur, le réalisateur frôlera l’intimité de cet homme qui, toujours dans cette première partie, commencera à se perdre, ne sachant plus très bien où se trouvent les limites des mondes qu’il fréquente. S’assimilant à un danger même pour ses proches, son égoïsme suicidaire prenant le pas sur l’amour excessif, il fera les premières expériences de la perte de tous les repères qui jusqu’alors lui offraient encore quelques chances. C’est ce semblant de raison disparaissant qui, petit à petit, va le conduire à une vaine tentative de reconstruction au travers de justificatifs tous plus ahurissants les uns que les autres. Cette recherche de raison d’être, cette quête désespérée de lui-même le conduiront dans les méandres de la mégalomanie et de l’ivresse du pouvoir, toute ascension quelle qu’elle soit se terminant fatalement, en cas d’excès, par une chute. Mais comme le dit si bien le carton final et en d’autres mots : ceci est une autre histoire…
Il ne s’agira cependant jamais de références flagrantes mais plutôt d’affiliation superbe puisque Richet, tout comme les modèles du genre, saura exploiter toute sa maîtrise et se poser comme seul et unique visionnaire de la bête. Lâchant sa patte experte, il offrira un film d’une violence rare, moins dans les actes -relativement sobres- que dans la fureur de son principal protagoniste dont chaque coup de sang équivaut à une maille qui se brise des autres et de lui. Épouvantable, fantasque, terrifiant, remarquable, subjuguant et affolant, Mesrine s’offre ainsi à l’image d’un film qui épouse totalement le romanesque qui s’échappe du personnage. Et point qui rassurera sans aucun doute les détracteurs de la première heure : si la crainte de revoir les jeunes délinquants se passionner pour le caractère et l’histoire exceptionnelle de Mesrine, à l’instar d’un Tony Montana, le criminel français saura se dévoiler aussi sous sa face la plus sombre ce qui en décontenancera plus d’un… Mesrine : L'instinct de Mort est donc l’un de ses films rares en France, l’un de ceux qui retournent l’estomac tout en faisant rêver, qui sidèrent tout en éblouissant, qui passionnent tout en suscitant le dégoût : à n’en pas douter, ce volet est bel et bien un chef d’œuvre. 



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