Présenté à Cannes dans la sélection Un Certain Regard, où il a obtenu le Prix du Président du Jury,
Meurtrières s'inspire d'un fait divers qui a secoué la France des années 70 – l'assassinat d'un automobiliste par deux jeunes autostoppeuses – et devait à l'origine être mis en scène par Maurice Pialat. Après le décès de ce dernier, son épouse Sylvie Pialat, productrice du film, souhaite que le projet soit mené à bien et contacte finalement Patrick Grandperret (
Court Circuit,
Les Victimes) pour en prendre les commandes. Réadaptant le scénario à l'époque actuelle, le réalisateur nous livre une œuvre forte, dérangeante et émouvante qui doit aussi beaucoup à un duo d'actrices exceptionnel.
MEURTRIERESUn film de Patrick Grandperret
Avec Hande Kodja, Céline Salette
Durée : 1h37
Sortie le 28 juin 2006Après la mort de son père, Nina (Hande Kodja) se retrouve seule et en mal d'affection. Déprimée, elle est prête à suivre quiconque lui tendra la main. De son côté, Lizzy (Céline Salette) se remet tout juste de sa récente tentative de suicide à travers un séjour en hôpital psychiatrique. Lorsque leurs chemins se croisent, Nina et Lizzy semblent se comprendre immédiatement et nouent une amitié fusionnelle qui les pousse à partir ensemble. Mais sans argent, comment survivre lorsque toutes les portes se referment une à une devant soi ? Nina et Lizzy vont progressivement plonger dans un engrenage qui les mènera vers un point de non-retour.
Dès la scène d'ouverture, qui montre les deux jeunes filles maculées de sang, l'identité des meurtrières dont il est question dans le titre ne fait aucune ambiguïté. L'imagination peut en revanche travailler librement sur les motivations et les circonstances du crime. Comment deux filles a priori "normales" peuvent-elles en arriver à commettre un acte aussi extrême ? L'idée dérange profondément, tant il est confortable de penser que le meurtre serait l'apanage des personnes pouvant être stigmatisées par un contexte social difficile, ou encore celui des garçons, dont la nature est réputée plus violente que celle des filles. Nina (Hande Kodja) et Lizzy (Céline Salette) ne manifestent a priori aucune disposition particulière au crime, elles semblent juste traverser une mauvaise passe comme nombre de jeunes de leur âge. Mais leur rencontre à ce moment précis, qui apparaît d'abord comme une bénédiction, va les entraîner insidieusement dans une spirale sans fin. Loin de se contenter d'une simple transposition du fait divers qui a servi de fondement au scénario, le réalisateur Patrick Grandperret recrée des personnages forts et véritablement ancrés dans le monde d'aujourd'hui.
Meurtrières évoque un pan souvent occulté de la jeunesse actuelle, ces jeunes en mal de repères qui plongent peu à peu dans un détachement vis-à-vis du monde qui les entoure, jusqu'à se déconnecter de la réalité.
En adoptant le point de vue de Nina et Lizzy, qui évoluent en pleine campagne, sans le sou et au jour le jour, le film nous invite à porter un regard de distanciation teinté d'ironie sur les personnes qui croisent leur chemin. Méfiance ou lâcheté des uns, besoin de se raconter des autres ou encore perversion,
Meurtrières dresse le tableau d'une France peuplée d'hommes et de femmes qui poursuivent chacun leur quotidien banal, certains révélant à l'occasion un visage caché peu reluisant. La vue de Nina et Lizzy voyageant seules et en tenue légère provoque inéluctablement les fantasmes des hommes. Mais l'une des grandes qualités du récit est de toujours les placer en position de sujets à part entière, ce qui permet d'entrevoir de manière subjective l'impact psychologique des regards concupiscents qu'elles encaissent, d'entendre les questions que cette forme de violence soulève en elles. Le propos est loin d'être aussi extrême que celui du
Baise-moi de Virginie Despentes, mais
Meurtrières lève incontestablement un tabou en suggérant qu'être perçu comme un objet sexuel peut participer à éveiller chez des filles en plein mal être une violence qui aurait pu rester contenue. Loin de poser Nina et Lizzy en victimes passives et de verser dans un quelconque misérabilisme, Patrick Grandperret construit des personnages féminins ambigus et pour le moins atypiques dans le paysage cinématographique actuel. Les deux jeunes filles apparaissent à plusieurs reprises comme des proies, mais cette impression se voit parfois renverser du fait que l'on garde constamment à l'esprit l'issue du drame, entretenant ainsi une tension qui va crescendo tout au long du film.

Fluide et bien rythmée, la narration intègre habilement quelques flash-back sur le passé douloureux de Nina et nous laisse entrevoir un peu de l'univers de Lizzy. Toutefois, le développement ne souffre d'aucune lourdeur et reste crédible jusqu'au bout, laissant une part obscure suffisamment importante pour nous autoriser à imaginer le reste mais aussi pour permettre aux deux comédiennes principales de composer chacune leur personnage. La force du film doit en effet beaucoup à la prestation extraordinaire de Hande Kodja et Céline Salette, qui semblent toutes deux littéralement habitées par leurs rôles respectifs. Hande Kodja apporte à Nina fraîcheur et innocence tout lui conférant un caractère imprévisible grâce à son regard tantôt enfantin tantôt impénétrable. D'apparence plus affirmée, Céline Salette (vue récemment dans
Marie-Antoinette) transmet avec une grande authenticité la colère et la vulnérabilité de Lizzy, très touchante dans son décalage complet avec le monde qui l'entoure.
Sans oublier d'apporter quelques notes d'humour et d'onirisme et de ponctuer son récit d'accents rock, Patrick Grandperret nous offre une relecture personnelle d'un fait divers qu'il transforme en un drame violent et poignant.
Meurtrières est un film d'une grande puissance qui remue profondément, en plus de révéler deux comédiennes à suivre.