Lorsque Jean-Pierre Jeunet réalise un film, il s’agit désormais et ce pour un moment encore, d’un véritable évènement cinématographique. Après le succès populaire et mérité du Fabuleux destin d’Amélie Poulain et son épopée intime Un long dimanche de fiançailles, la carrière solo française de Jeunet se poursuit aujourd’hui avec Micmacs à tire-larigot, un bric-à-brac visuel et explosif qui nous rappelle ses années de collaboration avec Marc Caro... Déployant à nouveau un environnement d’une beauté inégalable, cernant les moindres objets et décors dans leurs détails les plus discrets, ce travail méticuleux est également, et avant tout, un superbe hommage au cinéma, une mise en abîme de l’art de mettre en scène pour faire illusion... Un tour de passe-passe comme on aimerait en voir plus souvent mais qui nous semble, au fil des minutes, manquer de profondeur.
Jean-Pierre Jeunet, il faut l’avouer, est désormais attendu au tournant par une multitude de spectateurs, toutes générations confondues, qui rêvent encore de ce Paris en rouge et vert où déambulait la fameuse et radieuse Amélie... Après
Un long dimanche de fiançailles, superbe écrin de sentiments exacerbés et récit d’une complexité rare,
Jean-Pierre Jeunet semble aujourd’hui refaire du pied à ses premières oeuvres et notamment à
Delicatessen où le bric-à-brac était de mise et où le rire naissait de situations toujours plus absurdes. En y faisant d’ailleurs directement référence dans une courte scène où l’on joue de la scie,
Micmacs à tire-larigot déploie ainsi une mythologie propre à l’univers de Jeunet... Multiplication de personnages loufoques, échaffaudage progressif de séquences facon chute de dominos, environnement aux couleurs chaudes et saturées, tout est là, ou presque.
Le petit bémol est en effet à caser du côté d’un manque d’âme là où dans ses précédents films, elle débordait de l’écran. La faute à une absence de profondeur chez les protagonistes, qui finissent par n’être que de simples caricatures quand ils auraient pu facilement (on connaît le talent de Jeunet pour ça) transcender leur statut de rouages dans la grosse machine scénaristique. A force d’élaborer des plans, des stratagèmes et des chasses aux trésors plus biscornues les unes que les autres, Jeunet en oublie parfois l’essentiel : raconter une histoire. Inscrits dans un schéma parfaitement construit, les membres de la Bande à Bazil n’existent que trop peu... ou pas assez. Mais au-delà de ce constat, il y a dans Micmacs un amour du cinéma comme on en voit rarement, une passion pour un art qui fédère, qui fait illusion, qui donne à rêver. Et Jeunet sait y faire...
De Chaplin à Keaton pour le jeu timide et burlesque de Dany Boon, en passant par Tati pour les voyageurs égarés dans un aéroport ou Marco Ferreri, à qui l’on enprunte l’idée d’utiliser les décors improbables de Paris pour leur donner une dimension exotique...
Micmacs fait dans la référence subtile, déployant une science de la citation assez spectaculaire, empruntant également les codes des films de genre pour savamment les détourner. On peut également penser à
Terry Gilliam pour les quelques passages animés, à Tex Avery pour la bande sonore ultra travaillée offrant à plusieurs morceaux du film une couleur cartoonesque... Bref, tout ce petit univers, créé de toutes pièces est une symbiose parfaite entre différents âges du cinéma, du muet au sonore, en passant par l’âge dor américain, le nouvel hollywood, le cinéma du virtuel. Un melting-pot des époques que l’on retrouve également dans cette volonté croissante dans l’oeuvre de Jeunet de croiser authenticité du bon vieux temps et efficacité des nouvelles technologies (l’épisode Youtube du film le démontre bien...). Un nouveau Jacques Tati est-il né ? Peut-être bien...
Car à l’instar du cinéaste à la pipe, Jeunet sublime la ville, introduit l’architecture comme véritable pilier de son oeuvre et rend à Paris ce qui lui appartient... S’éloignant du quartier balisé de Montmartre pour s’aventurer dans une capitale aux ressources inépuisables, le réalisateur traverse la rue de Tombouctou, le pont de Crimée ou de Bir Hakeim, se rapproche du Quai André Citroën et se ballade sur les maréchaux, un véritable terrain de jeu où l’on assiste doucement mais sûrement au déroulement d’une sympathique entreprise collective prête à venger les plus faibles contre les plus puissants... Justicier en salopette, Dany Boon réunit autour de lui une équipe de joyeux lurons aux talents divers et variés (contorsionniste, casse-cou, mathématicienne, cordon-bleue...) pour faire tomber deux grandes entreprises d’armes. Si le discours bien-pensant ne va pas très loin et semble, à de nombreux égards, presque enfantin, il n’en reste pas moins charmant par l’innocence qu’il dégage. Et ce petit groupe, composé de comédiens un brin sous-exploités (Marielle en tête), va élaborer les stratagèmes les plus tordus (pour ne pas dire invraisemblables) pour parvenir à ses fins... Pour, au final, ne le nions pas, notre plus grand plaisir. Et puis pour faire court : un seul film de
Jean-Pierre Jeunet recèle bien plus d’imagination, de créativité et de passion qu'une dizaine de grosses productions françaises réunies aux ambitions foireuses. Vous savez donc ce qu’il vous reste à faire.