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Mister Lonely

La critique d'Excessif

4/5
mister_lonely L'HISTOIRE : Un sosie de Michael Jackson vivant seul à Paris fait la rencontre du clône de la belle Marilyn Monroe. Celle-ci lui propose de l'accompagner dans un petite village d'Ecosse où se tient un gala de sosies. Michael accepte et fait ainsi la rencontre du petit chaperon rouge, de Charlin Chaplin, d'Abraham Lincoln mais aussi de la Reine d'Angleterre, de Madonna et de bien d'autres...
Enfant chéri de la culture pop des années 90, Harmony Korine ressemble comme deux gouttes d’eau à un cinéaste insaisissable. Il y a des années, Gummo, son premier long métrage, a fait l’effet d’une bombe dans le cinéma indépendant US. D’autant qu’elle a été soutenue par Werner Herzog et Gus Van Sant, enthousiastes à l’idée de voir un enfant terrible démolir avec une telle inventivité des conventions narratives. A l’époque, cette balade mortifère et poétique tranchait dans le lard des productions standardisées, révélait les influences du cinéaste retors (Cassavetes, Godard, Jarman) et assurait une sensibilité brute d’écorché vif déjà annoncée par sa contribution en tant que scénariste au Kids (Larry Clark, 94). Toujours avide de prendre au dépourvu, Korine revient avec Mister Lonely, une comédie en demi-teintes sur une communauté de sosies saltimbanques paumés dans les Highlands écossais. Une œuvre unique d’une drôlerie et d’une mélancolie totales qui célèbre les doux dingues fâchés avec les contingences du monde adulte.


MISTER LONELY
Un film d'Harmony Korine
Avec Diego Luna, Samantha Morton, Denis Lavant
Durée : 1h51
Date de sortie : 17 décembre 2008

Provisoirement ou non, Harmony Korine semble avoir tiré un trait sur les portraits sombres d’adolescents qui sniffent la colle, veulent buter leurs parents, se refilent un virus sans le savoir, massacrent des chats et errent en n’exprimant que le mal de vivre. Envie de passer à une étape supérieure? Selon lui, ce changement a eu lieu depuis que sa maison a brûlé avec ses souvenirs et qu’il est parti en Amazonie pour intégrer une secte vouée au culte d’un poisson rare aperçu deux fois en 75 ans. Au dernier festival de Cannes, où le film était présenté, il arborait une mine enjouée et apaisée. On est tenté de penser qu’il ne s’agit que des apparences. Et son nouveau long métrage présenté comme une comédie confirme presque involontairement cette illusion. Dans Mister Lonely, sorte de farandole schizophrène où l’on peut croiser des sosies de Michael Jackson, Charlie Chaplin, Abraham Lincoln, la reine d’Angleterre, le Pape, Madonna, Buckwheat, Sammy Davis Jr et Marilyn Monroe, son style abrasif s’est singulièrement adouci pour laisser place à une gamme d’émotions nettement plus nuancée.

Dans Julien Donkey Boy, son second long métrage, on pouvait constater l’amorce de ce changement: avec le temps, l’humour absurde est juste devenu la politesse du désespoir et moins un outil de provocation morbide (la mauvaise époque «Fight Club» où il allait voir des quidams dans la rue pour se faire casser la gueule). Mais son regard demeure aussi désespéré sur la difficulté d’être marginal dans un monde dénué de fantaisie. A travers cette histoire de sosies qui se retrouvent dans une demeure pour créer des représentations scéniques de losers, Harmony Korine rend hommage à la même beauté cachée de l’Amérique que dans Gummo. Comme dans le film susmentionné, Mister Lonely, titre tiré d’un standard du crooner Bobby Vinton, épouse la même structure narrative désaccordée et ressemble à un assemblage de saynètes où la notion de scénario est bannie du vocabulaire.


A la manière de Cassavetes, Korine continue de privilégier l’improvisation et de laisser ses acteurs donner corps aux personnages qu’ils incarnent. Ainsi, il ne se passe rien de cohérent. Mais ce vide existentiel nourrit la texture du récit et génère une poésie accidentelle à fleur de peau où chaque individu – si possible névrosé – devient un poème à lui seul. En imitant des icônes pop, ces âmes pures au sens Dostoïevskien tentent ensemble de raviver une magie disparue et de rejouer un rêve. Pourquoi pas le rêve américain. Les acteurs (Samantha Morton, Diego Luna, Denis Lavant) proviennent tous de pays étrangers et semblent tous indispensables pour justifier cette utopie collective qui n’est pas sans évoquer les fondements de la communauté hippie et plus récemment l’autarcie régressive des Idiots de Lars Von Trier. La douce folie et le dédoublement de personnalité servant de rempart à une cruelle réalité.


En cherchant moins le coup de poing dans la tronche que la loufoquerie acidulée, le poète Korine éparpille son énergie en vagabondant comme un papillon, dissèque patiemment les ferments d’une histoire d’amour aussi silencieuse qu’impossible, interroge la foi contenue en chacun de nous, accumule les digressions surréalistes chaotiques, convoque les animaux pour parsemer son récit d’allégories et témoigne d’humeurs tantôt morbides tantôt burlesques, sans choisir de tonalité précise. C’est de là que découle le charme de cette chronique faussement désinvolte et vraiment angoissée sur ceux qui vivent par procuration – à travers les autres ou pour les autres. A tel point que les sentiments profonds ne peuvent pas s’exprimer. Fragmenté en chapitres baptisés par des morceaux de Michael Jackson, le film contient plein de fulgurances réjouissantes (les nonnes qui font du vélo dans les airs au Panama, les présences des trop rares Leos Carax en imprésario et Werner Herzog en prêtre) qui compensent largement les légères baisses de régime. Grâce à ces éclats – et peut-être aussi aux faiblesses –, cette mécanique déconcertante et originale ne ressemble à rien de connu dans le paysage cinématographique actuel et relève un défi paradoxal pas si fréquent: proposer une comédie hilarante d’une tristesse contagieuse.

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