Chaque année, le cinéma indépendant US nous livre des perles qui réjouissent les mirettes et dynamitent les conventions. Digne successeur de
, premier opus de la prometteuse Miranda July, est comme son titre l’indique un film sur moi, vous et tous les autres bipèdes qui peuplent ce bas monde. Elle s’appuie sur un paradoxe indiscutable : il y a un manque de communication alors que les moyens mis en place pour relier les êtres sont impressionnants (on use beaucoup d’Internet comme on usait beaucoup du téléphone dans le prémonitoire
, de Hal Salwen). En surface, il s’agit d’une chronique polyphonique sur une poignée de protagonistes confrontés à un tumulte intérieur qu’ils n’arrivent pas à communiquer. La structure chorale a pour dessein d’enchâsser les sous-intrigues pour révéler le mal-être, la misère affective ou sexuelle de gens a priori ancrés dans les normes. Des "monsieur et madame tout le monde" qui passent leur temps à courir dans tous les sens pour mieux se chercher.

Sur le papier, un lourd programme. Oui mais voilà, contrairement à
Collision qui sort également au mois de septembre, la réalisatrice et actrice Miranda July châtie les débordements lacrymaux, les raccourcis psy et autres facilités tannantes pour appuyer une empathie discrète et imposer un ton à la fois frais et original. Elle a choisi l'approche la plus pertinente qui soit pour capter le désarroi, les incertitudes et la fragilité de personnages très contemporains. Son sens du détail et de l’observation constitue son atout le plus sûr : en enregistrant sur bobine les faits et gestes, maladresses et regards de personnages en proie à une confusion des sentiments (amour, sexualité, désir, tristesse…), elle en dit plus long que des monts de bavardage pesamment explicatifs.
Alors que d’autres cinéastes moins bien intentionnés auraient profité grassement de la forme désormais connue des micro-histoires qui s’entrecroisent pour asséner des vérités sur la vie, Miranda July assume toutes les audaces d’un script qui parle sans chichis de tracas quotidiens ou de choses inavouables et court-circuite comme une mauvaise fille les ornières les plus fréquentes dans le genre, de la mélodramatisation excessive à la redondance en passant par l’impression de déjà-vu. Se fourvoyer dans le purin larmoyant n’est pas la règle de la maison, et c’est tant mieux.
Plus proche de la tristesse indicible et de la mélancolie musicale d’un
Donnie Darko (l’excellente bande-son est également composée par Michael Andrews), subtil et profond comme
Lantana (Ray Lawrence, 2002) qui empruntait la forme d’un thriller pour brosser un drame humain d’une immense et belle complexité, ce joli film s’attache à différents personnages sans jamais s’emmêler les pinceaux. A chaque fois, les destins se rejoignent et forment une histoire d’une grande cohérence. Sans doute parce qu’à travers eux, Miranda July a projeté sa personnalité et sa singularité : une artiste réfugiée dans la solitude la plus nue qui désire une reconnaissance artistique (elle doit se contenter de faire le taxi) et recherche un amour qui ne vient pas (elle épie l’homme qu’elle désire sans oser faire le premier pas) ; un quadra esseulé en proie à une soudaine libido sexuelle ; un père de famille divorcé qui crame sa main par amour pour ses enfants ; deux ados qui affichent une provocation de surface pour mieux masquer leur manque de confiance…

Pléthore d’individus en détresse, aux névroses plus ou moins souterraines, aux réactions toujours crédibles, qui se croisent, s’aiment, se haïssent. Un refrain connu si le film ne se distinguait pas par sa propension jouissive à ne pas caresser dans le sens du poil, à pervertir par exemple l’image d’une enfance asexuée ou salir deux adolescentes loin d’être innocentes.
Sa façon de peindre au vitriol des citoyens ricains fâchés avec les apparences donne envie d’apparenter son cinéma à celui d’un Todd Solondz (
Palindromes). Mais, si son style est aussi amer, il est moins cruel et pessimiste sur l’être humain, d’autant que la cinéaste met le doigt sur un besoin très universel (la difficulté de trouver l’amour et d’aimer). Outre une étude de caractère bien vue, le film puise sa force dans une atmosphère ouatée, curieuse, presque fantastique, qui maintient un intérêt constant. Les dernières images, intrigantes, résument à elles seules la morale de ce film drôle, triste et surprenant : même si l’envie de brûler les étapes est tentante, il faut toujours attendre son heure.