Quelle belle idée pour Laurent Tirard de s’attaquer à Molière en refusant de céder sous le poids du monument ! Décidément doué, le réalisateur livre avec ce deuxième long-métrage une comédie enlevée et moderne, portée par l’interprétation saisissante de Romain Duris, qui fait beaucoup pour la réussite de cette rencontre imaginaire entre un auteur et son œuvre.
MOLIEREUn film de Laurent Tirard
Avec Romain Duris, Fabrice Luchini, Laura Morante, Ludivine Sagnier, Edouard Baer
Durée : 2h
Date de sortie : 31 janvier 20071644, Molière n’a que 22 ans, doué pour la comédie, il s’entête à jouer des tragédie, s’endette et se retrouve au fond d’une geôle d’où il est tiré par un mystérieux inconnu, Monsieur Jourdain, richissime marchant cherchant désespérément à séduire la légère Célimène. Il fait appel à Molière pour lui enseigner l’art du théâtre et afin de ne pas attirer les soupçons de son épouse le fait entrer dans sa maison comme Prêtre sous le nom de Tartuffe. C’est ainsi que Laurent Tirard rend hommage avec dextérité à l’œuvre de Molière, en mêlant à ce récit fictionnel quelques unes de plus savoureuses trouvailles du dramaturge. Les biographies de Molière font en effet référence à une disparition de quelques mois, jamais justifiée de l’auteur, alors âgé de 22 ans. Laurent Tirard et son coscénariste, Grégoire Vigneron, se sont emparés de ce mystère pour bâtir l’intrigue de leur long-métrage. C’est à peu près tout ce qu’ils ont gardé de l’histoire officielle du dramaturge et c’est la première réussite du film. Loin de toute reconstitution respectueuse du fait historique, loin de toute hésitation face à l’ampleur du mythe, ils livrent une aventure romanesque digne des plus belles plumes, imaginant que c’est au cours de ces quelques mois que Molière a vécu les situations et croisé les personnages qu’il exploitera plus tard dans son œuvre.

Peu importe finalement la précision des décors, la concordance des costumes et de l’époque, ou même le respect de l’Histoire : Molière s’efface peu à peu derrière le jeune acteur amoureux révélé par le film. Même si l’on se surprend à murmurer quelques-unes des répliques qui ont fait les beaux jours de nos sorties extra scolaires, on s’étonne surtout de se voir vibrer à l’étreinte qui unit Romain Duris et Laura Morante, superbe couple de cinéma. Particulièrement enlevée, la construction de l’intrigue amoureuse fait oublier les quelques réserves face à l’entrée en matière, un poil factice et longuette. Et le plaisir de partager le jeu - à tous les sens du terme - du génial trio formé par Romain Duris, Laura Morante et Fabrice Luchini, prend vite le dessus.
Mensonges et trahisons possédait un indéniable sens du rythme et une rare qualité dans l’écriture des dialogues. Deux atouts majeurs à nouveau présents dans ce film énergique, qui révèle un enthousiasme de gamin à jouer avec la langue de Molière. Si les références à ses textes fétiches sont parfois un peu appuyées, le film respire la finesse et la fantaisie des pièces de Marivaux. Laurent Tirard joue à merveille du déguisement propre à dévoiler les âmes, du travestissement révélateur d’hypocrisie, et des entrées et sorties de champ, prolongement incroyablement naturel des marivaudages de la scène.
Cette attention portée à l’esprit dans son acception la plus noble n’exclut pas de subtiles références au monde contemporain : Tirard exploite avec malice les ressorts de la comédie de mœurs chère à Molière. Il faut ajouter au plaisir de la langue celui, plus ludique, de la farce. Empruntant à l’auteur la vaste palette de ses ressorts comiques, le réalisateur alterne avec bonheur esprit bouffon, comique de situation et parodie pure.
Ces morceaux de bravoure sont aussi l’occasion de découvrir le talent de Romain Duris pour la comédie. Après
De battre mon cœur s’est arrêté, c’est une nouvelle pluie de compliments qui va s’abattre sur le comédien tant sa prestation est encore une fois saisissante de précision, de nuances et d’intensité. Le charisme qu’il prête à ce jeune Molière nous permet de rentrer immédiatement dans l’imaginaire proposé par le film, mais aussi de nous attacher à l’histoire d’amour, qui dépasse largement l’anecdotique. Il faut le voir s’essayer pour la première fois aux classiques de la scène pour comprendre ce qu’est le talent. Il faut le découvrir dans son incarnation stupéfiante du cheval pour mesurer ce que jouer veut dire.
À ses côtés, il est réjouissant de voir une nouvelle fois le cinéma français rendre hommage à la superbe comédienne qu’est Laura Morante. Sa seule présence suffit à évoquer la commedia dell'arte qui influença si fortement Molière ; son seul regard suffit à rendre crédible le coup de foudre de l’auteur pour Elmire. Un peu caricatural, Edouard Baer n’en est pas moins drôle, tandis que l’on regrette un peu la jeunesse de Ludivine Sagnier, qui se contente du registre de la peste pour incarner Célimène. Fabrice Luchini, de son côté, parvient à renouveler la folie de jeu qu’il affectionne. Plus nuancé que le « vrai » Jourdain, il en fait un personnage plus naïf qu’imbécile, et, de fait, plus touchant que ridicule.
L’enthousiasme que dégage l’ensemble et le soin apporté à l’écriture sont suffisamment rares pour nous inciter à vouloir partager notre plaisir au plus vite. Les amoureux de la langue et du bel esprit peuvent se réjouir : Molière est dans la place !