L'HISTOIRE : Un enfant sur le quai d'une gare. Le train va partir. Doit-il monter avec sa mère ou rester avec son père ? Une multitude de vies possibles découlent de ce choix. Tant qu'il n'a pas choisi, tout reste possible. Toutes les vies méritent d'être vécues.
Un objet insaisissable
Pas étonnant que Jaco Van Dormael ait passé huit années à écrire les vies de ce Mister Nobody : il y a quelque chose de désespérément ambitieux dans l'histoire de cet enfant confronté à un choix si traumatisant que son esprit le mènera jusqu'à Mars pour l'aider à prendre une décision. Un projet titanesque, coproduction entre le Canada, la Belgique et l'Allemagne, qui a nécessité une année de montage, et dont la sortie a été longtemps repoussée.
Patchwork introspectif
Nemo Nobody n'est pas une personne comme les autres. Véritable double du cinéaste, il met en scène et en image ses rêves et ses cauchemars les plus fous. Les tableaux se succèdent et ne se ressemblent pas, emmenant le spectateur d'une vision tout droit sortie des premières minutes de Twin Peaks à un vaisseau spatial en orbite martienne, en passant par les rues d'une métropole américaine. Les couleurs saturées, les musiques récurrentes et les flous omniprésents servent de balises le long d'un chemin complexe et éprouvant qui abandonne la logique narrative au profit d'un montage vertical, où les éléments fonctionnent en reflet. Une goutte d'eau, une main tendue, un œil attentif, une fenêtre sur le futur et une piscine se mélangeront sans répit dans l'optique de saisir le mystérieux processus de la mémoire. Une idée bien poétique mais beaucoup trop froide pour entretenir une réelle implication dramatique dans ce chassé-croisé de fausses tranches de vies manquées. En effet, comment réussir à accrocher émotionnellement un spectateur noyé qui passera le plus clair de son temps à chercher un fil conducteur plus profond que les simples divagations d'un enfant ?
Les yeux plus gros que le ventre
Là où Michel Gondry réduisait le cadre d' Eternal sunshine of the spotless mind à une histoire d'amour à sens unique, Jaco Van Dormael multiplie à l'infini les possibilités de vie : rester avec son père ou sa mère, retrouver ou perdre à jamais la personne, dire ou ne pas dire la bonne chose au bon moment, entendre ou empêcher les paroles qui blessent, oublier ou reconnaître l'autre. Autant de pistes passionnantes disséminées à travers les 2h20 d'un film qui aurait gagné en puissance dramatique ce qu'il aurait perdu en richesse. Condamné au rang d'observateur impuissant, le spectateur reste statique, tour à tour amusé, attristé, désemparé ou ébloui par micro-instants, le temps d'une pose et d'un plan précisément cadré. La faute à un récit plein à ras bord, qui manque paradoxalement d'incarnation. La mise en scène, semblable à une bande-dessinée de luxe, étouffe les personnages et leurs émotions. Les effets de style et l'enveloppe visuelle travaillée à outrance finissent par épuiser le récit, figé dans un ailleurs totalement dénué de vie. Les acteurs font du mieux qu'ils peuvent, Diane Kruger et Sarah Polley parviennent même à éclairer leurs scènes, mais la sensation d'avoir assisté à un spectacle lointain, presque vain, persiste.
Mr Nobody ressemble à une histoire d'amour à visages multiples, où chaque personnage - à commencer par Nemo - est le rouage d'une machine qui dépasse tout le monde. Impossible de savoir exactement s'il y a un pourquoi à tout ceci : Mr Nobody reste un objet insaisissable, autant par ses qualités que par ses défauts. C'est aussi pour ça qu'il mérite le détour.
Geoffrey CRETE
La carrière et les métamorphoses spectaculaires d'un acteur extrêmement investi dans chacun de ses rôles...