Le deuxième film de Stéphane Arnoux confirme, par son sujet, qu'il est un cinéaste engagé (comme en témoignait son premier long-métrage, la Carotte et le bâton). L'univers de ce film est celui des jeunes actrices qui peinent à imposer leur projet, d'une serveuse qui passe des castings pour pouvoir décrocher la gloire, d'un documentariste tentant de vivre de sa passion, d'une jeune femme voulant trouver le temps de se consacrer à l'écriture... On voit des êtres en proie au doute (comme le confirme le monologue du jeune réalisateur qui dit sa peur de « finir cadreur de Koh-Lanta »).

L'art ne paie pas, et ceux qui s'y consacrent souffrent et choisissent bien souvent le chemin de la précarité et de la nécessité. Ainsi leur revendication devient existentielle. On parle ici du droit à ne pas se laisser envahir par un boulot routinier et alimentaire, le besoin de ne pas se laisser abrutir par les loisirs abêtissants du « troupeau » (le terme est employé dès le début), ne pas se laisser gouverner par les gloires préfabriquées des célébrités télévisuelles ou star-académiques. La jeunesse présentée dans ce film est intègre, exigeante, intransigeante et farouchement attachée à ses illusions et à ses ambitions, comme le confirme la belle voix-off, qui commente avec lucidité les agissements du petit groupe. Rien n'est simple et aucun personnage n'est cliché, les rapports sont compliqués, tourmentés, intenses. Le désespoir est une menace tangible, la fin de l'utopie et la résignation assombrissent déjà l'horizon.

Vous l'aurez compris, voilà un sujet magnifique et une belle réflexion, juste et fiévreuse, sur nos rêves, nos aspirations, nos existences. Pour qui est un peu créatif ou artiste, cela touche une corde sensible. Cela va surtout contre les clichés de pacotille, véhiculés par la télévision, les magazines people et leurs glorioles pathétiques. On renoue avec une caractéristique profonde de la jeunesse que beaucoup finissent par oublier : on ne compromet pas les idéaux, les rêves et l'envie de changer le monde. Toutes les campagnes de pub et les communicants les plus acérés ne sauraient effleurer cette vérité première.
On est très sérieux quand on a 17 ans, n'en déplaise à Rimbaud. Ces personnages là, tous autant qu'ils sont, sont dominés par la peur de devoir renoncer à leurs idéaux ou à leurs vocations pour se prêter à la grande aliénation, se sacrifier sur l'autel de la sainte guerre économique. Et ils résistent courageusement, de toute la force de leur désespoir. Il n'est pas vain de se rebeller contre l'ordre des choses ou la société de consommation. On peut ne pas rendre les armes et les déposer aux pieds de la fatalité. Si l'oeuvre est engagée, c'est qu'elle prône l'action plutôt que la résignation. La présence au générique du guitariste de Noir Désir (qui a co-signé la B.O), groupe symbole de ce parti-pris, n'a rien d'une coïncidence.

Le traitement du film est à l'avenant de sa philosophie : brut, presque documentaire, au plus près des acteurs, filmés à la DV. On a très vite le sentiment de pénétrer leur intimité, d'intégrer cette communauté hétéroclite composée de fortes personnalités, de comprendre leurs tourments et leurs exaspérations (qui correspondent à ce qu'on a pu ressentir à leur âge, si on était normalement intelligents). Bien sûr on sent le manque de moyens, quelques flottements dans l'action, des démonstrations ou quelques insistances un peu maladroites. Mais diable, que cette sincérité est devenue rare, comme on se rend compte que l'époque a reculé ! Ces jeunes qui se battent pour vivre de leur passion sont devenus marginaux, en péril et menacés par la précarité (on évoque le statut d'intermittent). Ainsi, leur belle flamme qu'il faudrait tout faire pour préserver est appelée à être condamnée par l'ordre social, leur inspiration étouffée par la loi des cons forts.
Mais, au fond, le statut de l'artiste a été celui-là en tout temps, menacé, fébrile, fragile. On voit les sensibilités exacerbées, les sentiments extrêmes, violents : la désillusion de ce couple qui tente de surmonter la tromperie, la détresse sourde de la jeune Nadia (son visage immergé au fond d'une baignoire rappelant celui de Patrick Dewaere dans
Série Noire). Il y a des clins d'oeil amusants également, à un cinéma intransigeant et mythique, du temps où le cinéma français était audacieux. Un jeune couple reprend les dialogues amoureux de
Le Mépris de Godard, un autre duo rappelle un peu
La maman et la putain de Jean Eustache. On retrouve cette volonté de rendre compte de la réalité sans compromis, mais plus subtilement de pénétrer dans l'intimité et la psychologie des personnages, leurs rapports compliqués entre eux (l'amitié fusionnelle des deux actrices, la belle blonde qui trompe son compagnon, les doutes des créateurs et leurs galères).

Ce film est tout simplement touchant, jusqu'à ce repas qui se passe dans une maison de Bretagne où les personnages se retrouvent et où les crises et les ressentiments de chacun explosent en public (là on songe davantage à
Festen ou à Bergman). Finalement, ils sont dominés par leur passion. Ils sont beaux, mais pas de cette beauté archétypale et glacée qui s'étale à la une des magazines. Ils sont beaux parce qu'ils tentent d'être eux mêmes dans une société qui leur en dénie le droit. Ainsi pour ne pas se rendre à l'apathie, au désespoir ou au cynisme, il reste l'engagement, les manifs...
Il y a quelque chose d'une intégrité et d'une grâce adolescente dans cette oeuvre, portée par des jeunes acteurs très impliqués et très justes, faisant corps avec ce qu'ils racontent. Il y a là quelque chose d'universel également, de ces rêves douloureux qui nous tenaillent avant l'entrée dans la « vie active » et ses renoncements. Eux n'ont pas lâché les leurs. C'est en cela que ce film est assez intense et émouvant et pose l'éternelle question : qu'avez vous fait de vos vingt ans ?