Cousin toqué de Buñuel et de Svankmajer, quelque part entre Jérôme Bosch et Jacques Tati, Roy Andersson édifie à intervalle irrégulier des films tragiquement comiques (ou comiquement tragiques). On pourrait les définir comme des enchevêtrements de tableaux où les humains ressemblent à des natures mortes, où l’absurde suinte de chaque plan, où la misère (affective morale et sexuelle) transpire de partout. Après les stupéfiantes
Chansons du deuxième étage, film du retour qu’il a peaufiné pendant quatre ans et réalisé après vingt-cinq années de pub et de clip durant lesquelles il a eu le temps de développer ses idées en toute liberté dans les locaux de son propre studio à Stockholm, Andersson revient avec
You the Living, un nouveau long métrage sur la condition humaine monté avec une rapidité Malickienne qui pointe du doigt les dérives modernes, les rouages de la société et son fonctionnement insolite. Singulièrement singulier!
Coup de coeur
NOUS LES VIVANTSUn film de Roy Andersson
Avec Jessica Lundberg, Elisabet Helander, Björn Englund
Durée : 1h34
Date de sortie : 21 novembre 2007Pourvu des penchants expressionnistes et surréalistes inhérents,
You the Living est une nouvelle preuve de la capacité de Roy Andersson à rire des événements les plus horribles (certains conservent sans doute dans un coin de leur mémoire les images marquantes de son court métrage
Quelque chose est arrivé, parabole tétanisante sur le sida). L’aficionado ne sera pas en terrain inconnu et devrait s’y plaire même s’il risque de reprocher au cinéaste d’appliquer une formule qui fait florès sans chercher à renouveler sa grammaire. Contrepoint accessoire! Il n’y a que Roy Andersson pour proposer une invitation de cinéma gorgée de plans-séquences virtuoses aussi dense que riche, séduisante que déprimante, drôle que triste. Un auteur comme Otar Iosseliani pourrait s’imposer comme son seul émule. Un jeune cinéaste comme Jens Lien n’a pas encore fait ses preuves même si son étonnant
Norway Of Life se rapproche de son style en furetant du coin de l’œil vers Tarkovski. Mais là où le réalisateur Géorgien aime la cocasserie grinçante et l’hédonisme alcoolisé, le cinéaste Suédois enchaîne ses plans avec la rigueur d’un métronome pince-sans-rire. Peu importe au fond s’il radote un peu: pourvu qu’on ait l’ivresse! Et, surprise, d’un bout à l’autre, sa petite mécanique qui déraille silencieusement fonctionne extrêmement bien. Son discours qui consiste à tourner en dérision les petites et grandes absurdités de la vie de tous les jours est substantiel. Son style visuel, nourri de fulgurances surréalistes dans un contexte apocalyptique, très travaillé.
Comme dans
Chansons du deuxième étage, on retrouve cet état flegmatique de mort collective où chaque personnage semble coincé dans la raideur drolatique des plans, à la recherche de l’amour, de la reconnaissance ou d’un salut improbable. En gardant cette distanciation poilante par rapport à la souffrance. Le tour de force du film? Provoquer un rire franc lors d’une scène où un homme passe sur une chaise électrique. Certaines scènes se répondent entre elles (l’adolescente à la recherche d’une star rock); d’autres non (l’institutrice qui s’effondre en classe). Dans le lot, certaines s’avèrent mémorables (le rêve du mariage en train). Mais le dessein d’Andersson n’est clairement pas de respecter une intrigue linéaire. Plus de retranscrire un état des choses, un concentré d’humanité neurasthénique, une atmosphère de mélancolie grisaille qui contamine graduellement le spectateur et le ramène à son quotidien palot. Loin de se résumer à une farandole déprimante,
You the Living souffle le froid (forme remarquable et réfrigérante) et le chaud (regard fédérateur du réalisateur peintre) en même temps qu’il use du factice pour capter des vérités universelles. Faîtes l’essai: il contient plus de cinéma que la majorité des films actuellement à l’affiche. Ce n’est pas de la pose ni de l’esbroufe mais une vraie comédie visionnaire et sinistre qui soutient en permanence que le rire est le meilleur ami du désarroi. La lumière de ce cauchemar délicatement flottant et infiniment poétique au final déchirant. Qui nous rend humains. Donc vivants.