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Nuits d'ivresse printanière

La critique d'Excessif

3/5
Affiche du film Nuits d'ivresse printanière L'HISTOIRE : Nankin, de nos jours. Luo Haitao a été engagé par la femme de Wang Ping pour espionner la relation passionnée que celui-ci entretient avec un homme. La situation se complique lorsque Luo Haitao devient fasciné par sa proie au détriment de son couple. Question : connaît-on réellement celui ou celle que l'on aime ?
Un film très fragile, beau mais inégal.

Depuis Week-end lover, son premier film réalisé en 1993, le chinois Lou Ye secoue la censure de son pays. Il a d'ailleurs fini par être blacklisté pendant cinq ans pour avoir commis  Une jeunesse chinoise, une évocation de la répression de Tiananmen portée par un souffle érotique audacieux. Avec Nuits d’ivresse printanière, il donne une nouvelle fois le bâton pour se faire battre en filmant des sentiments interdits. Le vertige des sens, les étreintes coupables et la mélancolie de l'âme parcourent ce récit en deux temps sur un briseur de couple qui fascine les hommes pour mieux perdre les femmes. Dans la première partie, Lou Yé capte l'ivresse du mensonge (comment l'intrusion d'un amant finit par détruire la confiance a priori inébranlable d'un couple?). Dans la seconde, où l'épouse du détective privé chargé de surveiller le premier couple mue en hydre à deux sexes pour satisfaire les désirs de celui qu'elle ne reconnaît plus, il enregistre un fantasme qui débande et rend une conscience à l'amant, dévasté par le malheur qu'il a laissé et va laisser derrière lui. 

 

 

A l'écran, c'est moins "programmatique", plus tremblant. Avec sa caméra fébrile, sensible aux corps, Lou Yé capte des sentiments fluctuants et raconte une histoire vieille comme le monde : l'écartade qui affecte plusieurs idylles, le triangle amoureux qui évolue dans le mauvais sens (celui qui aime souffre parce que celui qui est aimé en aime un autre). Alors que l’on serait tenté de comparer Nuits d'ivresse printanière à Happy Together, de Wong Kar-Wai (1998) et à I don’t want to sleep alone, de Tsai Ming-Liang, il est pourtant moins question d’une romance homosexuelle que d’une attirance trouble pour un ange exterminateur à la fois fascinant (il séduit au premier regard) et tragique (il n'est condamné qu'à être un fantasme et ne sera jamais vu autrement). On peut reprocher au film toutes les scories du monde : sa surcharge inutile, sa confusion narrative, ses répétitions, ses longueurs... Pourtant, sa qualité est plus précieuse. Difficile de ne pas admettre que Lou Yé fait partie de ces cinéastes qui savent capter une mélancolie morbide. Difficile de ne pas être sensible à sa poésie de matin blafard, éblouissante comme un lendemain de cauchemar, chuchotée et évanouie dans un tumulte urbain qui atomise les secrets et ne laisse aucune chance aux histoires d’amour épuisées avant même d'avoir été consommées. Sans que l'on sache réellement pourquoi, Nuits d'ivresse printanière et tout ce qu'il porte en lui (le spleen inguérissable, les émotions refoulées, le minimalisme discret, le doute sur la personne aimée) hantent comme des souvenirs intimes et persistants.

 

Romain LE VERN

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